Les Français, la confiance et la république

Il en va des sondages comme des bonnes choses, il ne faut pas en abuser. Lorsqu’on cède à la gourmandise, on paie généralement cet écart par une bonne indigestion. Quand on use et abuse des sondages, la clarté de la vision finit par se brouiller, et on tombe dans l’indécision, la ligne politique n’étant plus fixée par ce qu’il convient de faire pour le bien commun, mais au gré des résultats des innombrables sondages. Pourtant, il existe une étude annuelle bigrement intéressante, celle du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) sur le baromètre de confiance des Français. En attendant que les résultats de la version 2015 soient publiés, nous pouvons nous pencher sur celle de l’an dernier.

Concernant les institutions, seuls 36% des Français ont confiance dans l’Assemblée nationale, 32% dans l’Union Européenne, 31% dans l’institution présidentielle, 29% dans le Conseil Économique Social et Environnemental (CESE), et 25% dans le gouvernement. Pour ce qui est des personnalités, 45% ont confiance dans leur conseiller général, 41% dans leur député, 27% dans leur député européen, 25% dans le Premier Ministre actuel. 87% des Français estiment que les responsables politiques ne tiennent pas ou peu compte de leurs avis, 69% estiment que la démocratie française ne fonctionne pas très bien ou pas du tout. Malgré tout 57% portent un intérêt certain à la politique. Seuls 44% des Français ont confiance dans la justice, 28% dans les syndicats, 23% dans les médias, 11% dans les partis politiques. 60% des Français n’ont confiance ni dans la droite, ni dans la gauche pour gouverner le pays. 73% ne croient plus au clivage droite/gauche, 67% estiment qu’il y a trop d’émigrés, et 50% veulent le retour de la peine de mort. 72% estiment que les jeunes ont moins de chances de réussir que leurs parents. À la question « Quand vous pensez à la politique, pouvez-vous me dire ce que vous éprouvez d’abord ? »  36% répondent « de la méfiance », 31% « du dégoût ».

Quels résultats ! Pourtant, lorsqu’on écoute les républicains, qu’ils soient de droite comme de gauche, ils seraient les seuls en mesure de pouvoir diriger le pays, de garantir l’avenir des Français, d’assurer le bien commun. Certains, cherchant à exonérer le régime, essaient de faire porter la responsabilité de ce climat délétère sur le dos des affairistes qui défraient la chronique depuis quelques années. À ceux-là, je réponds qu’ils ne font que suivre une longue tradition républicaine faite d’affaires où droite et gauche ne sont parties prenantes. En 1792, Danton ministre de la Justice n’hésite pas à taper dans la caisse en distribuant quelques 300.000 livres qu’il distribue à ses amis. Loin d’être blanc-bleu, il avait reçu de l’argent de la perfide Albion, sans oublier les sommes envoyées par le duc d’Orléans. On n’oubliera pas non plus l’affaire d’Arcis sur Aube où il avait acheté des terres à hauteur de 125.000 livres. D’où venait l’argent ? En 1797, Paul Barras est au centre d’un scandale. On le soupçonne de s’être enrichi en se faisant rétrocéder 40 % du montant des commandes passées avec les fournisseurs de l’armée. En 1797 toujours, Talleyrand s’enrichit en prélevant une jolie commission sur les 60 millions de francs versés par l’Espagne à la France suite au traité du 22 juillet 1795. Le banquier Ouvrard a fait fortune sous la révolution en multipliant par quatre le prix du papier. Nommé munitionnaire-général de la Marine en 1797 par Barras il empoche 17 millions de livres sur l’équipement de l’escadre espagnole ralliée à la France. Le général Ernest Courtot de Cissey se retrouve mis en cause pour des faits de trahison et de concussion. Lors du procès en séparation de corps de sa maîtresse, on apprend que le général, lorsqu’il était de ministre de la Guerre, entre 1871-1873 et 1874-1876, avait dilapidé les fonds secrets de son ministère.

Les noms continuent de s’égrener, c’est le gotha de la république et de ses affidés qui y figurent : Eugène Caillaux, Georges de Soubeyran, Emile de Macère, Charles de Freycinet, Georges Clemenceau, Raoul Péret, Antoine Chalvet de Récy, André Rives-Henrys, André Chandernagor, Alain Gourdon, Charles Hernu, Yves Chalier, etc. ad nauseam. Et cette énumération est très loin d’être exhaustive, loin s’en faut. Cependant, depuis les années 80, le rythme s’est nettement accéléré, au point que le citoyen lambda en arrive à penser que la seule motivation qui pousse à entrer en politique c’est la possibilité, offerte à ceux qui ont réussi, de faire sa pelote. Il est donc normal que la confiance ait disparu au profit de la défiance. À tout cela vient s’ajouter le sentiment de se sentir étranger sur son propre sol, d’être dépossédé par les gouvernements successifs de la légitime fierté de son appartenance à une patrie, une histoire, un lignage, une culture, un corpus de traditions séculaires. Tout cela est considéré comme obsolète (pour ne pas dire moisi), comme autant de freins à l’émergence d’un citoyen français 2.0 élevé hors-sol. Sentiment renforcé par une succession de directives européennes, émises par des individus qui ne peuvent pas se targuer de la moindre légitimité obtenue par le suffrage, qui ne cessent de limiter la souveraineté nationale, et ce dans tous les domaines. Enfin, pour ce qui est du quotidien de nos compatriotes, il y a tous les problèmes liés à l’immigration massive, aux Français issus de la diversité.

Le mélange de tous ces ingrédients donne un cocktail on ne peut plus explosif. Pour autant, on observe une absence de réaction pour le moins étonnante, et qui montre que les Français ont été dépouillés de leur instinct de survie le plus élémentaire par le formatage républicain. Arrivée au pouvoir par une révolution violente et meurtrière, la racaille républicaine a bien compris la nécessité d’éradiquer des esprits tout mécanisme de prise de conscience et par là de révolte. Pourtant, en dépit de ce triste tableau, tout espoir n’est pas perdu. Quel que soit le jugement que l’on porte sur les ouvrages et leurs auteurs, les trois livres qui caracolent en tête des ventes sont « Le suicide français » d’Eric Zemmour, « Soumission » de Michel Houellebecq, et « La France big brother » de Laurent Obertone. Les rouages du système (politiques, journalistes, intellectuels, artistes) peuvent bien dire pis que pendre de ces ouvrages et de leurs auteurs, les traiter de réactionnaires, sous-entendre plus ou moins clairement qu’ils seraient racistes, sexistes, homophobes, et je ne sais quoi d’autre encore, rien n’y fait. Les Français se moquent bien des anathèmes, ils ne croient plus en la parole publique. Ils résistent à leur manière en permettant, grâce aux ventes record, à ces auteurs d’accéder (un peu) aux micros et caméras, et ainsi de faire entendre leurs voix. Cependant, si le système reste sourd, s’entête à ne pas tenir compte de ce que désirent les Français, qui peut prédire ce qui se passera ?

Instinctivement, tout un chacun sait qu’il est dangereux de laisser la pression monter dans une cocotte minute, pourtant c’est ce que font les actuels gouvernants de rencontre. Contrairement à ce que je peux lire çà et là, je ne crois pas à la possibilité d’une véritable révolte populaire. Pour en arriver là, il faut deux conditions : avoir faim et ne voir aucun avenir pour ses enfants. Nous en sommes loin. Le système tient encore, il emprunte des milliards tous les jours afin de payer ses fonctionnaires, de payer les allocations diverses, modernes préfectures de l’annone, qui permettent à des millions de personnes de garder la tête hors de l’eau. Mais qu’arrivera-t-il lorsque les marchés ne croiront plus dans la capacité de la république à honorer ses engagements, qu’elle se trouvera face à un scénario à l’Argentine ? La république joue à un jeu dangereux, mais refuse catégoriquement d’amender ses règles ou de passer la main pour des considérations idéologiques, soutenues quand même par des motifs plus communs tels que le carriérisme et l’appât du gain.

Pierre Guillemot

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