Les royalistes du FUNCINPEC de retour au parlement dans des conditions douteuses.

En vertu d’une nouvelle loi de répartition des sièges, en cas de dissolution d’un parti élu au parlement, le Front uni national pour un Cambodge indépendant, neutre, pacifique et coopératif (Funcinpec) devrait faire un retour inattendu à l’assemblée nationale du royaume du Cambodge. Un nouveau rebondissement dans l’histoire tumultueuse de ce parti royaliste dirigé par le prince Norodom Ranariddh.

Fondé en mars 1981 par le roi Norodom Sihanouk (1922-2012) et porté sur les fonts baptismaux depuis la Corée du Nord, le Front uni national pour un Cambodge indépendant, neutre, pacifique et coopératif (Funcinpec) ne cache pas sa volonté de lutter militairement contre le régime pro-vietnamien de la république du Kampuchéa mené par le marxiste Pol Pot (1925-1998). Tour à tour Roi du Cambodge (1941-1955 et 1993-2004) tout en cumulant le poste de premier ministre (1945-1962), ou Président de la république (1960-1970 et 1975-1976), Norodom Sihanouk a été de son vivant, un politicien charismatique au charme indéniable. Père de l’indépendance, il initie pour « sa pauvre nation », comme il se plaisait à la qualifier, un programme socialiste et bouddhique qui aura de piètres résultats.  Allié aux français, il voit dans la main Washington, l’origine d’un pustch au début des années 1970 qui le poussera dans les bras des Khmers rouges. Ceux-là mêmes qui pourtant avaient entamé une guérilla armée contre son régime monarchique.

Saloth Sâr, alors à la tête du parti communiste du Kampuchéa, appelé Pol(itician) Pot(ential) par les chinois et qui gardera ce surnom jusqu’à sa mort, va utiliser l’image du roi pour recruter les paysans dans son armée et afin d'affirmer la légitimité de son combat. Le régime de terreur qui s’installe (et qui va coûter la vie plus de 3 millions de cambodgiens) coupe le pays du monde organisé, en vaste camp de travail que dénonce la presse internationale. Devenu une pièce maîtresse dans cette partie de jeu d’échec sur lequel s’affrontent les Etats Unis et l’Union soviétique, le Cambodge sombre dans la guerre civile avant d’être envahi par la république communiste du Vietnam. La fin de la guerre froide va permettre au roi Sihanouk de s’imposer de nouveau sur la scène internationale et avec l’aide de la France du président François Mitterrand de revenir triomphalement à Phnom Penh, la capitale de son royaume. Le Funcinpec abandonne la lutte armée et se mue en véritable parti de pouvoir, remportant les premières élections démocratiques du pays en 1993.

Une fois la monarchie restaurée, le Funcinpec du Norodom Ranariddh (fils du roi, il en a pris les rênes un an auparavant) forme une coalition de pouvoir avec le Parti du peuple cambodgien (PPC) de Hun Sen. Nommés tous deux co-premiers ministres, les deux hommes vont bientôt entrer dans une rivalité qui va mèner le pays de nouveau au bord du soulèvement alors que l’ombre des Khmers rouges plane toujours sur le pays. En juillet-août 1997, Hun Sen organisera un coup d’état qui renverse Norodom Ranariddh, accusé de conspirer avec les Khmers rouges avec lesquels il s’apprêtait à signer une nouvelle alliance.

Dès lors le parti royaliste va progressivement entamer un lent déclin tandis que le roi Sihanouk abandonne l’intégralité des pouvoirs à Hun Sen qui gouverne le pays, se faisant continuellement réélire à travers des élections entachées de forts soupçons de corruption. Lors des élections de 2003, après une décennie de vie politique tumultueuse, le Funcinpec perd quasiment la moitié de ses sièges au parlement. Président du parlement depuis 1998 (prix de son renoncement à une nouvelle lutte armée et sur l’insistance de son père, « Monseigneur Papa »), Norodom Ranariddh claque la porte de l’assemblée en 2006. Le parti sombre dans une crise interne qui remet en question le leadership du prince, accusé d’avoir touché des « pots de vins » de la part du PPC, d’être instable dans ses alliances et dont les aventures extra-conjugales s’affichent en haut des tabloïds du pays. Exilé, le fils du roi créé un premier parti qui porte son nom mais qui ne réussit pas à percer électoralement puis un second en 2014 qui aura une existence brève.

Bien qu’il soit éloigné des activités du Funcinpec, l’influence de Norodom Ranariddh reste omniprésente au sein d’un parti divisé et affaibli, qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Confié à la direction de la princesse Norodom Arunrasmy , sa sœur, le Funcinpec a perdu en 2013 toute représentation au sein du parlement (il est passé de 45% des voix en 1993 à désormais 4%) face à un PPC qui souffre que de peu de contestations.

Finalement, le parti royaliste fait de nouveau appel au prince Norodom Ranariddh qui signe ici son retour en politique (2015).  Âgé alors de 71 ans, le demi-frère de l’actuel roi Norodom Sihamoni «entend s’appuyer sur le grand potentiel électoral du courant royaliste pour construire une union nationale de tous les pôles politiques du Cambodge, seule solution selon lui pour résoudre tous les problèmes du pays », n’hésitant pas à se qualifier « d’homme providentiel » lors de ses interviews à la presse locale face à ce qu’il dénonce comme une dérive autocratique d’un régime, devenu cet «état-mafieux » qui nuit au système monarchique. Loin d’être manichéenne, la politique cambodgienne est complexe et dans ce jeu d’alliances qui se font et se défont, le premier ministre Hun Sen en demeure toujours l’arbitre incontournable.

Il y’a quelques jours, la Cour suprême cambodgienne, contrôlée par le régime, a prononcé a dissolution du Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP) de Sam Rainsy, leader historique d’opposition et qui était entré en conflit avec Norodom Ranariddh lorsque celui-ci était à la primature. C’est une véritable lutte de pouvoir qui s'est jouée dans la capitale du royaume cambodgien. Et c’est par le truchement pour le moins douteux de cette nouvelle loi de répartition des sièges que le parti royaliste du Funcinpec devrait faire son grand retour à l’assemblée avec l’attribution de 41 strapontins. Indubitablement, le prince, membre du conseil privé du souverain, demeure un des grands gagnants de cette joute politique que se livrent constamment les partis cambodgiens. Sous l’œil d’Hun Sen qui renforce ainsi sa mainmise sur le pays dont le roi n’a plus qu’un rôle purement protocolaire.

Accusé d’être inféodé  à Hun Sen et une nouvelle fois soupçonné d’avoir touché des « pots de vins » de la part du PCC, le prince Norodom Ranariddh voit néanmoins son leadership de nouveau violemment critiqué par certains cadres du parti, aujourd’hui réfugiés à l’étranger, de peur d’être arrêtés et qui dénoncent la « mort de la démocratie ». Le général Nhek Bun Chhay, qui avait provoqué une scission retentissante au sein du Funcinpec et dont le parti avait créé la surprise aux élections communales, a été la récente victime collatérale des manipulations politiques orchestrées par Hun Sen qui a eu tôt fait de l'embastiller.

Le Japon et l’Union européenne ont annoncé surveiller de très près l’évolution de cette énième crise politique qui secoue le royaume et pourraient suspendre leur aide financière pour les élections générale de l’année prochaine ;  les Etats-Unis d’évoquer des sanctions internationales et le prince Zeid Ra’ad Al Hussein, haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme de condamner des pratiques qui ne reposent que sur un « écran de fumée » et des «accusations vagues ». Economie dynamique d’Asie du Sud-Est, plusieurs millions de cambodgiens vivent pourtant encore sous le seuil mondial de pauvreté. Un paradoxe dans un Cambodge émergeant et dont le produit intérieur brut ne cesse d’augmenter.  

Pour les royalistes du Funcinpec, ce retour au parlement devrait leur permettre de reconquérir un électorat devenu méfiant envers sa classe politique et dont le regard est désormais tourné vers le palais royal.  Monté sur le trône à l’abdication de son père en octobre 2004, Norodom Sihamoni, dont l’éternel célibat alimente toutes les rumeurs, semble tragiquement absent des tumultes d’un pays qui se dirige inexorablement vers une dictature qui ne dit pas encore son nom. Ce, avec l’accord tacite des royalistes. Populaire, cet artiste dans l’âme, danseur à ses heures perdues, demeure cependant une figure tutélaire dont personne n’ose remettre en cause un pouvoir que se disputent en coulisse les deux branches (Norodom et Sisowath) de la maison royale.

Pour le roi qui observe silencieusement le déroulement des événements dans son royaume, c’est dans les couloirs feutrés du palais, sous le regard de son père, qu’il entend jouer un rôle déterminant…et que l’histoire attend pourtant désespérément de lui attribuer. 

Frederic de Natal

Photo (de gauche à droite) : Le premier ministre Hun Sen, le roi Norodom Sihamoni et le prince Norodom Ranariddh

 

 

Commentaires  

#1 Hervé Cheuzeville 25-11-2017 14:29
Le régime pro-vietnamien de la République Populaire du Kampuchéa n'a jamais été mené par "le marxiste Pol Pot" mais bien au contraire par les marxistes Heng Samrin et Hun Sen qui avaient été placés au pouvoir à Phnom Penh par le Viêt Nam après le reversement du régime de Pol Pot ("Kampuchéa Démocratique") par l'armée vietnamienne en 1979.
Norodom Siahanouk n'a jamais été "président de la République" entre 1960 et 1970. A l'époque, le Cambodge était encore un Royaume. A la mort de son père le roi Norodom Suramarit en 1960, ne voulant pas remonter sur le trône qu'il avait abandonné en 1955, il prit le titre de "Chef d'Etat". La République a été proclamée au Cambodge après le coup d'Etat militaire qui renversa Sihanouk, en 1970. Entre 1975 et 1976, Sihanouk n'était pas non plus "président de la République" mais à nouveau "Chef d'Etat" du Kampuchéa Démocratique. Ce régime n'a pas sombré dans la guerre civile: il a été envahi par les troupes vietnamiennes en décembre 1978-janvier 1979, à la suite de quoi le Cambodge a en effet sombré dans la guerre entre d'une part l'opposition armée non communiste et l'opposition armée communiste (Khmers rouges) et d'autre part l'armée viêtnamienne et celle du régime mis en place par le Viêt Nam.
Enfin, contrairement à ce qui est écrit à la fin de l'avant-dernier paragraphe, le roi du Cambodge n'a pas de pouvoir; ce dernier ne peut donc pas être remis en cause, puisqu'il est inexistant. Par ailleurs, le fait que l'actuel roi ne soit pas marié et n'ait pas de descendants n'est pas source de "rumeurs" ou de spéculation puisque la couronne cambodgienne ne se transmet pas nécessairement de père en fils: c'est un conseil de la couronne qui choisi le prince semblant le plus à même d'exercer la fonction de roi. Par exemple, le prince Norodom Sihanouk n'était que le petit fils du roi défunt Sisowath Monivong (fils d'une fille du roi)lorsqu'il monta sur le trône en 1941.
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