Regain de nostalgie impériale à la tête de la prochaine chancellerie autrichienne ?

Fringant trentenaire naissant, cheveux gominés et plaqués en arrière, un regard azur et transperçant, Sébastian Kurz pourrait devenir aujourd’hui le prochain chancelier de la république fédérale d’Autriche. A la tête du Parti populaire autrichien (Österreichische Volkspartei, abrégé en ÖVP), l’homme a mené une campagne particulièrement efficace ces derniers mois en dépit des nombreuses « fake news » distillées par ses adversaires sociaux-démocrates. Menant la politique autrichienne vers une nette droitisation, celle-ci avait été particulièrement marquée par la dernière désastreuse élection présidentielle, entachée de soupçons de trucages organisés par Bruxelles. Dans le sillage de son programme anti-migrant et sur fond de retour du mythe de l’empire austro-Hongrois, ce haut fonctionnaire de l’état, que la presse libérale surnomme déjà « le Macron autrichien », pourrait changer le visage et l’histoire de son pays.

Monarchiste Sébastian Kurz ? Un pas que certains dans le roycoland austro-hongrois ont déjà franchi mais qui est loin d’être aussi manichéen. Tout au plus, à l’image de son alter-égo français, c’est indéniablement un nostalgique assumé de la grandeur de l’Autriche impériale à qui il entend rendre ses lettres de noblesse. Etudiant en histoire, le jeune homme avait planché sur les « partis politiques sous le règne de François-Joseph Ier » nous indiquait, il y’a quelques jours, le Wiener Zeitung, voyant ici un signe qui ne trompe pas. Multipliant les discours sous les symboles des hauts faits de gloire de la monarchie (comme en mai où sa tribune avait été installée sous le double portrait de l’Autriche battant les Ottomans devant Vienne et celui d’un défunt saint empire romain germanique tenant tête à Napoléon Ier), le ministre de l’intégration, des affaires européennes et internationales s’est fait fort d’exalter le sentiment nationaliste des autrichiens afin de s’assurer une confortable victoire dans les urnes.

Un candidat à la chancellerie qui semble aussi porter dans son sillon électoral, les monarchistes issus de l’ancienne Mitteuropa habsbourgoise autant que la famille impériale elle-même qui retrouve ici et involontairement une publicité inattendue. C’est dans une édition du quotidien « Kurier », en août, que le porte-parole du mouvement de « l’ Österreichs Monarchisten der Schwarz-Gelben Allianz » (Alliance noire-jaune ou SGA) a annoncé que son parti allait enfin pouvoir se présenter aux prochaines élections européennes. Fondé le 26 juin 2004, le mouvement monarchiste prône le rétablissement de la monarchie parlementaire en Autriche, abolie le 12 novembre 1918 à la fin de la première guerre mondiale. Situé au centre –droit de l’actuel échiquier politique autrichien, la SGA peine cependant à s’imposer. La quasi-majorité de ses détracteurs juge le mouvement comme étant folklorique et aucun des partis politiques en présence ne sollicite d’alliance avec cette vaste association qui rassemble quelques milliers d’adhérents et sympathisants nostalgiques de la double-monarchie. 

D’ailleurs, les monarchistes autrichiens peuvent-ils réellement faire entendre leurs voix dans une Autriche qui surfe en permanence sur le mythe dessiné autour du règne de l’empereur François –Joseph et de son épouse, Elizabeth de Bavière (que l’histoire et le cinéma ont popularisé sous le surnom de « Sissi ») ? Pour son coordinateur, Alexandre Simec, la réponse est simple : «si la monarchie, bien sûr, possède un côté émotionnel qui fait appel  à la sensibilité de tous, force est de reconnaître que les gens ne veulent pas plus de ces politiciens qui changent toutes les  années, mais aspirent à une continuité qui permettrait de donner l'état d'un visage ... ». En 2011, un sondage affirmait que 17% des autrichiens souhaitaient le rétablissement de l’empire mais qui ne s’est jamais traduit dans les urnes. Un petit électorat, qui dissémine donc ses voix entre tous les partis politiques du pays, et que courtise néanmoins un Sébastian Kurz qui fait frissonner leur fibre nationale sur le sujet, maîtrisant parfaitement l'art de la communication, dont la voix rassure à la fois les habitants des villes et des campagnes.

Un sentiment monarchique que l’on retrouve aussi de Prague et à Budapest et que n’ignore pas le leader conservateur qui pourrait appeler l’extrême-droite (Front de la Liberté-FPöe) à le rejoindre au gouvernement en cas de victoire malgré l’opposition du président Alexandre Van der Bellen (écologiste) et des vieux barons de l’ ÖVP.

En Hongrie, le gouvernement populiste néo-horthyste du premier ministre Viktor Orban a réhabilité son ancienne famille royale depuis son retour au pouvoir (2010) tout en l’associant étroitement aux affaires de l’état. En république tchèque, le mouvement de la Couronne Tchèque (qui a des élus locaux et un sénateur) a signé un accord  avec l’ancien parti du prince Karel zu Schwarzenberg, TOP09, au sein d’une coalition qui pourrait elle-même remporter les prochaines élections législatives. Le politologue et journaliste Christoph Schwennicke, fondateur du magazine réputé « Cicero » déclarait à ce propos, le 20 septembre, lors d’une interview : «j’ai, quelques fois, le sentiment que la monarchie austro-hongroise, comme pouvoir central, pourrait revenir au côté du gouvernement de Viktor Orban en Hongrie, si Sébastian Kurz arrivait au pouvoir ». Confirmant ainsi que depuis plusieurs mois, une résurgence de l’idée monarchique en faveur des Habsbourg semble souffler sur les anciennes composantes de l’empire austro-hongrois, jetant un certain trouble parmi les états-majors des partis politiques autrichiens qui sont toujours aussi partagé sur le bilan de l’empereur François-Joseph. Un constat que faisait aussi ces derniers jours, le journal allemand "Die Welt" ou le "Courrier international". 

Une famille impériale qui est étonnement sur tous les fronts. Politique, religieux ou sportif, il n’est pas une semaine sans que les Habsbourg-Lorraine ne fassent pas l’actualité. Championne du catholicisme, élevée au rang de quasi-religion d’état du temps de l’empire, la nomination de l’archiduc Edouard de Habsbourg-Lorraine comme ambassadeur de Hongrie (2015) au Saint-Siège a permis à la famille impériale de retrouver sa première place. C’est en grandes pompes qu’en novembre 2016, le pape a reçu plus de 300 membres Habsbourg au Vatican afin d’honorer la mémoire du dernier empereur –roi Charles Ier (1887-1922), béatifié et déclaré bienheureux 12 ans auparavant.  Et entre les deux tours de pistes sur les parcours de Formule 1 du prince héritier Ferdinand –Zvonimir, fils du prétendant au trône austro-hongrois qui accumule les succès dans ce domaine, divers membres de la dynastie se sont engagés dans des « des organisations de solidarité et de promotion de la personne humaine et de la culture, ainsi que dans la promotion de l’Europe comme maison commune fondée sur des valeurs humaines et chrétiennes » nous rappelait dans une de ses éditions hebdomadaires, Radio-Vatican.

L’Europe, un long combat entamé par l’ancien prétendant au trône d’Autriche, Otto de Habsbourg-Lorraine (1912-2011) qui en avait fait le crédo de toute une vie. Un prince qui fut autant craint par Hitler (qui avait baptisé de son prénom, le plan d’invasion de l’Autriche en 1938 alors que le pays s’apprêtait à restaurer la monarchie) que de Staline dont il fut un opposant farouche au communisme. Inamovible député européen sous les couleurs de la CDU, l’archiduc Otto, théoriquement roi de Hongrie de 1919 à 1946, participa à la construction européenne sous le pavillon du mouvement paneuropéen qu’il avait créé avec le comte Richard Coudenhove-Kalergi. Un rêve aujourd’hui repris par l’archiduc Karl de Habsbourg-Lorraine, son fils. Cet ancien député conservateur (1996-1999) dans l’hémicycle européen entend poursuivre plus que jamais l’héritage paternel et combattre la montée des populismes en Europe qui séduit 1/4 de ses compatriotes. 

Une idée qui visiblement divise la famille impériale alors que la politique de sauvegarde des intérêts autrichiens, promue par Sébastian Kurz, pourrait de nouveau faire du pays, un « rempart de l’Europe » (comme se plaisait à l’appeler Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord  en 1815) face à l’hégémonie de Berlin dont Sébastian Kurz ne cache pas son irritation. Ainsi au plus fort de la crise des migrants, il s’était montré inflexible face à la chancelière Angela Merkel  « jugeant que le modèle autrichien serait mis à mal » si l’Europe persistait à ouvrir ses frontières de manière anarchique. On était loin, ici,  des images véhiculées par les médias français versant dans le culpabilisme à outrance devant les longues queues de ces exilés, familles malheureuses fuyant les aléas des guerres au Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord et dont ils s’étaient bien gardés d’en faire leurs principales manchettes.

Volonté de remettre son pays au centre de l’échiquier politique européen, Sébastian Kurz est un viennois passionné de politique depuis son adolescence (il a adhéré au parti conservateur dès 2009) et n'a cessé de surprendre. Son programme politique, qui a eu le mérite de rajeunir son parti (notamment en matière de logo), a déjà rallié les adhésions de certains pays comme la Hongrie ou l’Ukraine. Lors d’un forum sur les défis de l’Europe, le ministre Pawlo Klimkin avait déclaré à la presse que la fin de l’obligation des visas entre les deux pays permettrait de réunir « Vienne à Tchernivtsi comme au temps de l’époque de la monarchie des Habsbourg ». Il est vrai que la famille impériale garde, elle-même, un œil sur cet état en proie à une guerre civile depuis le rattachement de la Crimée à la Russie et infortunée jouet de Bruxelles et de l'OTAN. Un Habsbourg, l’archiduc Guillaume y avait même régné formellement entre 1918 et 1920. Récemment l’actuel chef de la maison des Habsbourg-Lorraine, Karl, a mis en place une radio libre (2015) à Kiev afin d‘assurer un traitement non partisan de l’information et sa sœur, Walburga, députée et présidente de la délégation suédoise à l'Assemblée parlementaire de l'OSCE avait contribué au bon maintien du déroulement des élections générales dans l’ancien grenier à blé de l’Union soviétique.

La justification de la monarchie ne réside pas dans les droits de telle ou telle dynastie. Elle repose uniquement sur l'idée que, en fonction de circonstances probables, cette forme d'état permet de mieux servir le bien public que d'autres (...)" avait coutume de dire son vivant l’archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine qui (tout comme son fils) refusaient de soutenir le moindre mouvement monarchiste. 

Tout au long du Danube, d’Ouest en Est les Habsbourg sont célébrés de diverses manières.  Lors du 100ème anniversaire du couronnement de Charles Ier, les monarchistes de Vienne et de Budapest avaient conjointement commémoré l’événement par une marche, drapeaux de l’empire flottant au vent en présence des membres de la famille impériale qui s’étaient déplacés dans les deux capitales.  A la Schwarz-Gelben Allianz, on ne cache pas son rêve de voir la naissance d’une nouvelle confédération européenne qui donnerait la part belle aux anciens états de l’empire sous la tutelle d’un Habsbourg. A l’heure où l’Europe traverse la plus grande crise morale de son existence avec la montrée des partis nationalistes, ayant toutes les cartes entre ses mains, Sébastian Kurz pourrait changer le destin et le visage de la Republik Österreich pense-t-on sincèrement au sein du mouvement monarchiste. 

Portant aussi bien le costume 3 pièces comme jean troué et casquette retournée, Sébastian Kurz reste proche des milieux catholiques (il s'est déclaré contre le mariage pour tous au cours de sa campagne, a reçu le soutien de la puissante confrérie étudiante catholique-la Katholisch-Österreichische Landsmannschaften dont les salles de réunion sont envahies d'allégories à l'empire). Ce soir, à l'issue des résultats, il pourrait peut-être faire sienne la célèbre maxime de l'ancienne Österreichisch –Ungarische Monarchie : « Austriae est imperare orbi universo » (La destinée de l'Autriche est de diriger le monde entier) 

Frederic de Natal.

Commentaires  

#1 Tite 23-10-2017 15:49
Ce jeune homme ressemble étonnamment à Louis II de Bavière, jeune.

C'est curieux... Un descendant par cousinage ?
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