8. Chauvinisme et pensée du Joi à la fin de l’ère Edo

Nous sommes restés jusque-là cantonnés plus à une histoire de la pensée, plutôt tournée vers sa relation avec l’Occident. Il nous est nécessaire maintenant de s’attarder sur la source qui donna la pensée de l’autarcie, mais qui fut aussi celle qui permit de changer de politique quand les circonstances l’exigeaient, et qui se résume au chauvinisme, dans le bon sens du terme s’entend.

La période de la fin du Bakufu, le gouvernement sous la tente – désignant le gouvernement des shogouns – fascine, car non content de précéder la restauration de Meiji, charnière et origine de la période contemporaine, elle est aussi une époque féodale, de clans et de chevaliers, qui disparaîtront ensuite en quelques dizaines d’années, du moins d’un point de vue formel. Voici la vision doxique de ces temps habituellement admise :

La vision classique « La venue de Perry annonça la fin de la politique de Sakoku menée pendant l’ère edo. Le Bakufu céda aux pressions de Harris et signa un traité de commerce sans avoir obtenu d’édit royal préalablement, ce qui déclencha une lutte politique entre la Cour et le Bakufu. Le Grand Ancien (Ministre principal du Bakufu) Ii Naosuke soutînt le prétendant Iemochi pour succéder dans la position de Shogoun, et réprima les opposants durant la Grande Répression de Ansei, puis il fut lui-même assassiné pendant l’incident de Sakurada. Cet attentat eut pour effet de renforcer l’autorité de la Cour, toujours plus puissante, quand l’affaiblissement du Bakufu devenait évident aux yeux de tous. La division du pays entre les fidèles au Bakufu, matérialisée dans le parti pour la fusion de la Noblesse et de la Chevalerie, et le parti pour la vénération au Tennô et pour l’expulsion des étrangers se cristallisa lors de l’incident du 18 août et celui de la porte de la cité interdite, moments à partir duquel la division en deux du pays ne fera que s’élargir. Les deux clans de Satsuma et de Chôshû, qui étaient d’abord opposés, conclurent une alliance via Ryoma, pour faire tomber le Bakufu. On trouve parmi eux les figures centrales de Saigo Takamori, Okubo Toshimichi et Kido Takayoshi, tous des tenants de la vénération au Tennô et de l’expulsion des étrangers qui devinrent ensuite les braves du parti pour le renversement du Bakufu. Le dernier des shogouns, Yoshinobu, à la vue de sa probable défaite future, décida de rendre son mandat au Roi afin d’éviter la guerre civile, qui provoqua immédiatement le grand édit de la Restauration du gouvernement royal, puis la bataille décisive de Toba Fushimi, la guerre de Boshin durant laquelle l’armée shogounale fut anéantie, puis le début de la restauration de Meiji… »[1]

On aime à vouloir voir dans les tensions de cette période de transition une opposition entre progressistes et arriérés, entre une modernité qui s’annonce face à une féodalité qui se meurt, en bref un parti pour la vénération du roi et l’expulsion des étrangers et les tenants de la fusion de la noblesse et de la chevalerie, opposant ainsi un parti voulant la conservation du Bakufu, et un autre cherchant à le renverser. Rien, pourtant de plus anachronique dans la réalité, dont ces classifications et distinctions, étiquettes très pratiques peut-être, mais ne recouvrant absolument pas la réalité :

 « Si l’on regarde la période dont nous parlerons ici le plus, l’ère Bunkyu (1861-1864) [ndt : soit juste avant la restauration de 1868], il se trouve que tous les Japonais vénéraient le Roi, et que tous voulaient l’expulsion des étrangers. On dit souvent que le parti de l’ouverture du pays (soit reconnaître les traités de commerce) a pour acteur principal la figure de proue du parti pour la fusion de la Noblesse et de la Chevalerie, le clan de Satsuma, mais pourtant celui-ci est à l’origine pendant les années de Bunkyû de l’incident de Namamugi, qui finit par l’assassinat de plusieurs étrangers. Cela montre bien que tous les Japonais étaient fondamentalement chauvins. A ce moment-là, seule une infime minorité ultra des braves vénérant le Roi prônait alors le renversement du Bakufu. J’espère que vous saisirez bien que le schéma qui veut opposer Vénération du Roi et Expulsion des étrangers à Fusion de la Noblesse et de la Chevalerie ne fonctionne pas du tout et ne correspond pas à la réalité de l’époque. »[2]

En réalité, tout le pays était sonnô (尊王) – vénération du roi- et jôi (攘夷) – chauvin ou expulsion des étrangers. Cette expulsion des étrangers est une traduction littérale, dont le mot à mot s’approcherait peut-être plus d’un « dehors les barbares » mais dont l’usage rapproche plus du mot « chauvin » ou « chauvinisme », incluant aussi tout un arrière-plan culturel, une façon d’être et un principe politique d’action. Les idéogrammes utilisés sont relativement rares, et remontent en tout cas loin dans le temps. Comprendre le chauvinisme de l’ère Edo permet de comprendre à la fois cette époque, la politique d’autarcie et les enjeux véritables de la restauration, tout en montrant un exemple édifiant d’une royauté pure dans son principe et sa pratique comme il est rare d’en trouver, surtout dans les temps modernes.

Paul de Lacvivier

Réflexions sur le sakoku 鎖国et le jôi 攘夷

 

[1] Akihiro MACHIDA, Histoire du Jôi pendant la fin du Bakufu (攘夷の幕末史), Tôkyô, Kôdansha, 2010, p.9/10 « ペリー来航によって、江戸時代の対外政策である鎖国に終止符が打たれた。その後、ハリスの圧力に屈した幕府は、朝廷から勅許を得ることなく、通商条約に調印したため、幕府と朝廷に政争が生じた。大老井伊直弼は家茂を後継将軍に擁立し、反対派を安政の大獄で弾圧したが、桜田門外の変によって暗殺された。これより、朝廷の権威は著しく浮上し、幕府の衰退は誰の目にも明らかであった。これ以降、幕府を擁護する公武合体派と倒幕をめざす尊皇攘夷派の間で、八月十八日政変や禁門の変といった国内を二分する大抗争がくりひろげられた。当初反目していた薩長両藩は薩摩龍馬の仲介によって、薩長同盟を締結し、一気に討幕に突き進んだ。その中心的人物は、西郷隆盛、大久保利通、木戸孝允といった尊皇攘夷派から成長した倒幕派志士であった。状況が不利と見た最後の将軍慶喜は、内乱を回避するためにも大政奉還を実現したが、王政復古の大号令、鳥羽伏見の戦い、戊辰戦争によって幕府軍は壊滅し、明治維新を迎えた…。 »

[2] Ibid, p.11 « 本書で主として扱う文久期(一八六一~一八六四)と言えば、例外なく日本人すべてが尊王であり、攘夷であった。開国派(通商条約容認)であり、公武合体派の代表とも言われたこの時期の薩摩藩であるが、外国人を殺傷した生麦事件を起している。この事実は、日本人=攘夷の最たる例であろう。しかもこの段階で、倒幕を唱えていたのはごく一部の尊王志士激派のみに過ぎないのだ。こうして見ると、尊皇攘夷vs公武合体という構図は、実はありえないことをおわかりいただけりょう。 »

Commentaires  

#1 Meuse 03-10-2017 06:45
Pardonnez-moi mais vous utilisez un terme trompeur, celui de "chauvin". Son usage dans le discours politique a été généralisé dans les analyses marxistes pour désigner un nationalisme intransigeant. Or en français "chauvin" désigne, de manière légèrement péjorative, mais non pas hostile, un patriotisme aveugle et exalté. L'origine du mot est littéraire (Coignard, Scribe, Daudet). Son utilisation n'a pas sa place dans la description d'un corpus d'idées ni d'un phénomène historique.
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