1 - L’autarcie au Japon ou le Sakoku 鎖国, première approche

Il n’est pas rare de prendre le Japon en exemple pour présenter une politique d’autarcie réussie pendant plus de deux cents ans lors de l’ère Edo, connue sous le nom de Sakoku, le pays fermé, ou plus exactement le pays enfermé, thème qui fit couler beaucoup d’encre tant au Japon que dans le monde entier, avec en particulier tous les débats occidentaux sur le bien-fondé ou le mal fondé de l’autarcie. Celle-ci se comprend ou bien, pour ses détracteurs, en général d’abord comme un isolationnisme économique débouchant sur un régime autarcique généralisé, émergence qui aurait provoqué les malheurs contemporains en fondant les ferments de la guerre par la rupture des relations paisibles de commerce, ou bien, pour ses thuriféraires, comme la panacée dont seul l’empêchement de sa réalisation et de sa complétion fut le malheur de nos nations.

L’étude de l’autarcie au Japon permet de découvrir une liaison intime entre les débats qui existèrent en Occident ainsi que les déroulements historiques et sa réalité au Japon. Elle permet aussi de dégager d’autres lignes de force qui permettent de sortir de la simple théorie économique de l’autarcie, voire de l’autarcie à strictement parler, pour réfléchir à ses moteurs fondamentaux et à son cœur battant, le jôi en japonais, c’est-à-dire une certaine sorte de chauvinisme. L’autarcie nipponne intrigue aussi puisque « l’ouverture du pays » après la restauration de Meiji semble contraster sévèrement avec la fermeture antérieure, témoignant d’une flexibilité qui semble a priori peu compatible avec la tenue d’une politique ferme d’autarcie.

Nous tentons de répondre, par cette humble étude, publiée sous la forme d’une saga, à une demande du créateur de l’Isle-de-France qui désirait mieux connaître la conception nipponne de l’autarcie.

Nous assistons aujourd’hui à une relecture du Sakoku au Japon après des années d’une vision moderne et classique, qui condamnait l’autarcie comme une politique arriérée bridant le pays dans des chaînes et l’empêchant de se développer :

 « La tendance négatrice des Japonais face à leur propre histoire après la guerre prit une tournure si extrême que pendant un temps cette vision [négative du Sakoku] devint une thèse officielle indétrônable, qui a tendance à charger en bloc une époque. Cette vision se fonde sur la considération de la défaite de 1945 comme une rupture fondamentale de l’histoire du Japon, défaite accablée de tous les maux, et, avec elle, la critique de toutes les erreurs et les fautes commises pendant l’histoire moderne qui en seraient la cause, véritable abcès de l’histoire enfin crevé. En partant de cette rupture, qui occupe tout l’esprit, on en vient à voir l’époque moderne du Japon comme une série d’occasions manquées et de regrets. Cette époque devait ainsi déjà contenir en son sein ce pus qui allait ensuite grossir et éclater dans les malheurs de la guerre et de la défaite du XXe siècle. Partant de cette vision, on va expliquer que l’échec vient du fait que la restauration de Meiji ne fut pas, finalement, une vraie révolution bourgeoise – ou que la modernisation s’est faite « par le haut » de façon quelque peu forcée – autant de thèses qui occupèrent tout le champ de la pensée après-guerre, fièrement et sans vergogne aucune, devant lesquelles, selon notre expérience personnelle, il était impossible de lutter. La génération d’après-guerre accusa la génération précédente de toutes les gênes qu’elle devait alors subir, et voulait voir la cause de ses propres échecs présents dans les époques précédentes, jusqu’à l’époque encore antérieure d’Edo. Le résultat inéluctable de ce raisonnement en vient ainsi naturellement à entendre des voix se lever et blâmer « le retard dans la modernisation due au sakoku ». Pour ma part, je trouve que les attitudes les plus pitoyables et répugnantes de cet après-guerre se trouvent justement chez ces « accusateurs publics ». En particulier, ces historiens repentis qui ont vite fait de devenir accusateurs pour s’attribuer de fait un alibi de pensée les lavant de tout péché. Je trouve que tous ces gens qui sont restés cois, mais qui bravèrent virilement leur destinée tragique, avaient pourtant bien plus de quoi donner l’espoir, mais la célébrité vint néanmoins à ce troupeau « d’accusateurs ». Ce fut vraiment une époque étrange, lorsqu’on y repense. Cette incompréhensible tournure d’esprit de cette époque, après un quart de siècle, n’a malheureusement pas encore disparu… »[1]

Cette vision classique d’affliger l’autarcie de tous les maux se trouve néanmoins en contradiction avec un certain nombre de réalités pratiques conséquences de la réalisation stricte d’une politique d’autarcie, à commencer par la longue paix de plus de deux cents ans, un évitement de l’ingérence européenne et l’empêchement d’une invasion progressive de type colonialiste ou encore le développement d’une société florissante aux niveaux des techniques et des arts :

 « À ceci, l’élève N présenta avec clarté son discours en faveur de la politique d’isolement : si le Japon avait autorisé la liberté pour les missions catholiques et les missionnaires du Portugal et de l’Espagne au XVIIe siècle, on peut penser que le Japon serait devenu en fin de compte une colonie de ces empires chrétiens. Ou, si on imagine que nous aurions évité l’annexion, il fait peu de doutes qu’à l’instar de Goa ou de Diu en Indes, ou encore comme Honk-Kong ou Macao, une partie de notre territoire aurait été concédée à ces puissances, constituant la source pour longtemps de divisions et de troubles qui nous auraient poursuivis jusqu’à aujourd’hui. Ce genre de situation aurait apporté de profonds maux sans commune mesure avec ceux prétendument dus à un retard de notre modernisation. En ce qui concerne d’ailleurs ce « retard », notre pays a toujours maintenu durant les deux siècles d’isolement le contact avec les sciences occidentales, qui nous ont donné un niveau scientifique qui n’était en rien médiocre. Fait que démontre d’ailleurs la suite de l’histoire, non ?  »[2]

Sans compter encore la puissance de cette époque d’Edo autarcique, sans laquelle il n’est pas réaliste de vouloir expliquer le succès postérieur de l’ère Meiji dont les bases de la modernisation réussie se trouvaient dans le raffinement et l’excellence cultivée de l’ère Edo. Tout en démontrant sur certains sujets un talent que nous ne savons plus égaler aujourd’hui :

 « Le Japon du Sakoku fit ainsi face au choc de la venue des bateaux noirs de Perry, et constitua le socle sur lequel put se réussir l’accomplissement d’une modernisation ultra-rapide. Ce fut certainement une époque d’isolement de d’immobilisme, mais ce fut tout autant, d’un autre point de vue, une époque pleine de vitalité et extrêmement dynamique.

Pour prendre un exemple à la mode ces derniers temps, on sait que l’ère Edo était une société très performante sur le plan de l’écologie, car elle ne gaspillait pas. Il est bien malaisé de trouver ce genre de cas ailleurs dans l’histoire du monde. »[3]

L’autarcie n’est pas ainsi un mal intrinsèque, ni une cause de déclin nécessaire, le Japon en est le contre-exemple parfait.

 

Paul de Lacvivier 

[1] Keiichirô KOBORI, De la pensée du Sakoku (鎖国の思想), Tôkyô, Chuko Shinsho, 1974, p.201 « ところで戦後の日本人の自己の歴史に対する否定的な見方は往々不気味なほどに極端な形をとり、且つそれが一時期には一種の公式論的な見解として固定し、しかもその見方が時代全体を風靡する趣があった。その見方は、概して言えば、一九四五年に於ける日本歴史の一つ挫折を非常に重大なものに考え、それ自体悪しきことであると同時に、これを機縁に近代史が積み重ねてきたあらゆる悪事・罪業が、丁度裂けた傷口から膿が噴き出すように一時に露呈されたのだと見る。そしてこの挫折を前提として過去を眺める限り日本の近代史は悔い多きものと見え、また後世の禍をすでに内にはらんだ歪みの積み重ねとも映るのであった。その見方に立つ時、明治維新は結局市民革命でなかったから―とか、近代化が「上から」、しかも無理に行われたから―といった説明が呈示され、これは実際一般に最も目につきやすい場所で、声を大にし姿勢を高くして押し出されていたことは我々の経験にてらしての事実であった。戦後の世代は己の現在の不如意を戦中・戦前の世代の責任として非難し、戦前の世代は己の失敗の原因をそのまた前の世代の内に探り、更に遡ってその前代の追及を重ねてゆく。この趨勢の帰結としてほとんど必然的に、「鎖国による近代化の立ちおくれ」を非難する声も上がってきたもののように見えた。少なくとも私個人にとっては、戦後の日本人の様々の「情けない」姿態の中で最も耐え難く厭わしかったのがこの「告発者の姿勢」であった。殊に、告発する側に晩早く身を置くことによって思想上の無罪証明を手に入れようとするのかのような一部の歴史家達の姿勢であった。黙って現在の悲しい運命に耐えている人々の方が、私の目にははるかに男らしく頼もしげに映ったにもかかわらず、世間の人気は不思議にも「告発者」型の人々の方に集った。思えば奇妙な一時期であったが、しかしそのような不可解に人心の帰趨は、あれから四判世紀を経過した今日現在でも、必ずしも跡を絶っている訳ではない。 »

[2]Ibid, p.3 :  « これに対してN君は明瞭な鎖国政策擁護論を立てた。―日本がもし十七世紀のあの時期にポルトガル、スペインのカトリック宣教師達にそのまま自由な布教活動を許していたならば、結局日本はこれら旧教国の植民地と化していたであろう。あるいはそこまでゆかぬとしても、国内に、例えばインドに於けるゴアやディウの如き、またホンコンやマカオの如き外国領土をかかえこむことになって、後世まで長くぬぐいきれない紛争の種子を蒔いてしまっていたであろう。その禍害は近代化のおくれぐらいとは比較にならぬ厄介なものであったはずだ。だいいち近代化のおくれとは言うが、長崎のオランダ人居留地を通じて西欧の学問の進歩発展とともかくも接触を持ち続けていた日本人の近代科学の水準は決してそれほど低いものではなかった。そのことはむしろ歴史が証明しているのではないか―。 »

[3] Akihiro MACHIDA, Histoire du Jôi pendant la fin du Bakufu (攘夷の幕末史), Tôkyô, Kôdansha, 2010, p.29, p.36 « こうして、鎖国日本は、黒船来航というウェスタンインパクトに対応し、かつ、明治維新後に急速な近代化を成し遂げる土壌を作り出していた。たしかに、閉鎖的で硬直化した時代ではあったが、別の側面から見ると、じつに活気にあふれた躍動的な時代でもあったのだ。最近、盛んに指摘されるように、エコロジーの面からも、江戸時代は抜群に進んだ無駄を出さない社会でもあった。このような例を、政界史のなかで見つけることは、じつは困難をきわめる作業であるのだ。 »

 

Commentaires  

#1 Meuse 24-06-2017 08:12
Bravo pour cet excellent article, et cette pensée originale.
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