Retour de l'ultra-nationalisme au Japon impérial

Peu commentée par les journaux européens lors des tensions américano-nord-coréennes, le Japon a récemment pris la décision de déployer son plus grand navire de guerre, le porte-hélicoptère « Izumo »,  afin que celui  escorte et ravitaille le groupe aéronaval américain.

Un événement inédit pour l’Empire du soleil Levant, qui depuis les bombardements de Nagasaki et d’Hiroshima,  avait fait inscrire dans sa constitution que  «le peuple japonais renonçait  à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux». L’article 9 de la constitution, qui démilitarisait le Japon impérial après la défaite de 1945 contre les américains,  stipulait que celui-ci ne devait  maintenir «aucune force terrestre, navale, aérienne, ou toute autre force destinée à la guerre ».

Ce n’est qu’en 1954, au plus fort la guerre de Corée, que le Japon peut enfin de nouveau se doter d’'une force armée, qualifiée de défensive, et baptisée « Forces d'autodéfense » (FAD). Composée de plus de 100 000 soldats mais sans réels pouvoirs, elle dépendait toutefois à cette époque du bon vouloir des américains, dont la base était établie sur l’île d’Okinawa.

Lorsque le leader du parti Libéral-démocrate Shinzō Abe redevient Premier ministre en 2012 (pour la seconde fois), il lance alors un vaste programme de remilitarisation du pays. Petit-fils à la fois d’un ancien Premier ministre et haut fonctionnaire du Mandchoukouo, cet état –fantoche  qui fut attribué de 1932 à 1945 au dernier Empereur de Chine Pu Yi, la résurgence de ce nationalisme initiée par ce sexagénaire a vivement et rapidement inquiété ses voisins, marqués par la dure occupation de l’Asie par les japonais (1932-1945), et qui ne cessent de dénoncer le révisionnisme ambiant au sein de l’actuel gouvernement nippon.

Dans le sillage de Shinzō Abe, son frère Nobuo Kishi qui est un des dirigeants de la Nippon Kaigi (la «Conférence du Japon»). Créée en 1997, cette organisation est  « issue de la fusion de deux associations (la Conférence Nationale pour Défendre le Japon et la Société pour la préservation du - ndlr)  regroupant d'un côté des partisans d'un Japon militariste, et de l'autre des groupes shintoïstes  traditionalistes à dimension politique » nous explique le webzine Slate. Si le nationalisme d’après-guerre fut largement condamné par les japonais (traumatisés par le spectacle des deux bombes nucléaires et qui imputèrent à l’establishment militaire, cette défaite honteuse  poussant l’empereur Hiro-Hito a renoncé à sa divinité en janvier 1946), la dé-diabolisation de ses idées dans les années 1990 a permis à de nombreux groupes de pression de refaire surface sans être inquiétés.

Implantée dans la totalité des quarante-sept «préfectures» japonaises, la Nippon Kaigi est loin d’être une société secrète. Revendiquant 38000 membres, elle a infiltré au grand jour autant le gouvernement actuel que le parlement. Ainsi l’ancien ministre de l’éducation, Hakubun Shimomura, fut également le secrétaire général du groupe des parlementaires, membres du Nippon Kaigi,  qui rassemblait pas moins de 289 des 480 membres de la Diète et 15 des 19 membres du gouvernement (2014). Son but avéré : restaurer la gloire impériale défunte et notamment la monarchie absolue et divine.

Le sanctuaire controversé Yasukini, où sont inscrits (entre autres) depuis 1978 le nom de 14 anciens héros de guerre japonais (condamnés pour crimes de guerre), est devenu le lieu de pèlerinage annuel et obligatoire des nationalistes japonais. La Nippon Kaigi encourage d’ailleurs vivement ses membres à se recueillir chaque année au sanctuaire. Il est vrai que quatre conseillers internes à l’organisation sont tous des grands prêtres dirigeant des sanctuaires shintos, religion officielle des japonais.  Promouvant le mythe de la race pure, l’organisation remet en question l’histoire officielle japonaise, provoquant de vives polémiques en niant l’existence des  «femmes de réconfort» (arguant qu’il s’agissait de « femmes professionnelles ») quand ce ne sont pas les massacres de Nankin eux-mêmes (140 000 chinois avaient été tués par les japonais en 1937).  L’ancien ministre des Affaires étrangères, Hirofumi Nakason , fils d’un ancien Premier ministre de Hiro Hiro, avait même été jusqu’à constituer une commission pour envisager « des mesures concrètes pour restaurer l'honneur du Japon au sujet des femmes de réconfort ) . Certains voient en cette organisation, une main financière qui soutiendrait le « gouvernement temporaire du Mandchoukouo », un groupe monarchiste sécessionniste et nébuleux  établi à Hong-Kong avec des ramifications taïwanaises et qui cherche à rétablir l’ancien régime impérial Mandchou. En réponse, Pékin avait fait élever en 2014 à Harbin, la capitale de l’actuelle Mandchourie, un monument célébrant la mémoire d’ An Jung- Geun,  ce jeune nationaliste coréen qui avait assassiné le premier ministre japonais Ito Hirobumi, à la veille du renversement de la monarchie coréenne et son annexion violente par les japonais en 1910.

Le Premier ministre affiche aujourd’hui un nationalisme décomplexé dans un pays où les nouveaux manuels d’histoire expliquent encore mal les grands événements de la seconde guerre mondiale. Aucun devoir de mémoire à l’instar de l’Allemagne n’a été réellement réalisé au Japon. Le 15 août 2013, Shinzō Abe avait lors d’un discours officiel « rendu hommage  aux victimes du conflit », refusant d’exprimer le moindre regret  pour les actes commis par le Japon durant une décennie, entre 1930 et 1940. Un discours qui avait fortement irrité la Chine communiste et généré d’importantes tensions militaires, notamment au tour des îles disputées de Senkaku. Devant le tollé international, l’Empereur Akihito s’est cru obligé de présenter lui-même des excuses au nom du peuple japonais.

Le «retour du Japon est clairement perçu comme un contrepoids à la montée en puissance de la Chine mais aussi de celle de la Corée du Sud » nous indique  Edouard Pflimlin, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques. « Une alliance avec Washington reste fondamentale dans cet environnement peu stable » ajoute-t-il. Des américains dont les nouvelles institutions sont peu regardants devant le renouveau de cette exaltation au passé impérial, qui avait mené le pays du soleil Levant à la conquête de l’Asie (Sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale, créant de nombreuses monarchies et républiques entièrement sous son contrôle).  Il est vrai que les américains tentent actuellement de contrer l’influence grandissante de la Russie dans l’archipel Nippon (le gouvernement japonais s’était prononcé en 2013 en faveur de la proposition russe de placer sous contrôle international les armes chimiques de Syrie) comme de juguler les velléités militaristes du Premier ministre.

Le gouvernement japonais a fait passer en juin 2015, une loi qui a permis la restructuration du ministère de la défense, brisant ainsi un tabou,  « afin que les soldats aient le même pouvoir au sein du ministère que les bureaucrates ». L'« Izumo », fleuron de la flotte navale japonaise, est lui-même un symbole important de cette résurgence du nationalisme japonais puisqu’il porte  le nom d'un croiseur ayant participé à la guerre…contre la Chine dans les années 1930. La nomination de Tomomi Inada au poste de ministre de la défense (2016) est un autre signe certain de la volonté du gouvernement japonais de s’affirmer sur la scène internationale et militaire. Première femme à occuper ce poste recréé en 2007, elle est également connue pour ses positions nationalistes.

Ultra-monarchiste, Shinzō Abe, n’a pas hésité à manifester récemment son mécontentement de la décision de l’Empereur Akihito, monté  sur le trône en 1989, d’abdiquer. Et de bloquer toute réforme de la loi de succession qui aurait permis aux femmes d’accéder au trône du chrysanthème en cas d’absences de succession mâle. Un sentiment nationaliste permanent que l’on retrouvait déjà au sein des arcanes du palais de Tokyo, sous l’ère Showa (1926-1989).

Pourtant ces vues révisionnistes restent néanmoins minoritaires au Japon dont la population reste attachée au principe de pacifisme (encore choquée par la catastrophe nucléaire de Fukushima du 11 mars 2011) qui régit la constitution. Une constitution dont le Premier ministre ne cache plus désormais  sa volonté d’abroger et de réformer, notamment son fameux volet militaire : « nous sommes favorables au changement des lois de défense pour que le Japon devienne un Etat normal capable de se défendre et de jouer un plus grand rôle sur la scène politique internationale» déclarait sans ambages  le parlementaire Masato Muranushi .  Et si les FAD sont déjà intervenues au Cambodge en 1992, au Mozambique en 1993, au Rwanda, en 1994, en Irak, en Indonésie en 2005 sous mandat de l’Organisation des nations Unies,  la réalité, veut qu’aucun pays asiatique ne souhaite un Japon doté d’une armée tel un pays souverain et qui entend désormais redevenir cette puissance stratégique émergente dans le Pacifique.

« Regarder vers l'avenir plutôt que se repentir pour le passé: telle est l'obsession de ce faucon opiniâtre (ici Shinzō Abe-ndlr) pour qui le Japon doit cesser de se penser comme le pays qui a perdu la guerre » rapportait  Le Parisien, en février dernier ». L’avènement en 2018 du prince héritier Nahurito va-t-il coïncider avec le retour de l’ultra-monarchisme au japon ? Une hypothèse qui reste envisageable alors que des centaines de milliers de japonais,  agitant des drapeaux blancs ornés du disque solaire, ont acclamé la famille impériale d’une seule voix, il y’a peu, toujours considérée par une partie de la population comme divine. Le parti Libéral-démocrate bénéficie de 291 sièges sur 475 à la Diète japonaise depuis les dernières élections de 2014; Une majorité qui lui permet désormais de faire revivre la gloire impériale passée du Japon et qui entend rendre son prestige à une dynastie millénaire.

Frederic de Natal

Commentaires  

#4 Jonathan MTC 18-05-2017 02:40
Cette volonté de réforme constitutionnel le n'a en aucun cas pour objet quelque politique expansionniste, mais simplement la protection du pays en cas d'une éventuelle attaque nord coréenne. N'oublions pas que parmi leurs voisins, il y a ce fameux Kim Jong-un, l'un des derniers grands communistes de cette planète, qui depuis des années s'amuse à tirer des missiles toujours un peu plus près des cotes japonaises. Alors si nous, français, devons craindre une chose, c'est bien plus le communisme nord coréen que le nationalisme japonais.
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#3 Baile Atha Cliath 17-05-2017 12:06
Un retour du militarisme nippon ne me choque absolument pas dans la mesure où le Japon ne fait que vouloir défendre ses intérêts !

Les multiples provocations nord-coréennes sont pour moi un facteur de risques beaucoup plus grand...
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#2 catoneo 17-05-2017 11:14
Merci pour ce long exposé sur la renaissance du Japon militaire.

Le Soleil rayonnant est le pavillon de la marine impériale nippone comme le White Ensign celui de la Royal Navy. On l'associe souvent à la Guerre du Pacifique mais il fut hissé en 1870 quand le Japon disposa d'une vraie flotte océanique.

Méfions-nous des surqualificatif s. Que veut dire ultra-nationali ste ? Shinzo Abe est sans doute aucun nationaliste. Il défend le périmètre maritime national sans s'immiscer plus loin que les Senkaku dans la dispute de Mer de Chine méridionale qui peut conduire à un affrontement naval.

Je pense qu'il est plus inquiet de ce qui se passe à la Maison Blanche qu'à Pékin ou Séoul.
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#1 Meuse 16-05-2017 21:10
Vous devriez mettre des guillemets à "devoir de mémoire". Quand vous écrivez:"les nouveaux manuels d’histoire expliquent encore mal les grands événements de la seconde guerre mondiale", vous ne nous dites pas comment ces manuels pourraient l'expliquer "bien". Ensuite, vous écrivez:"Ultra- monarchiste, Shinzō Abe, n’a pas hésité à manifester récemment son mécontentement de la décision de l’Empereur Akihito, monté sur le trône en 1989, d’abdiquer. Et de bloquer toute réforme de la loi de succession qui aurait permis aux femmes d’accéder au trône du chrysanthème en cas d’absences de succession mâle." Approuveriez-vo us qu'on en fît autant dans la monarchie française? Bref, votre article est très intéressant, mais il faut appeler un chat un chat.
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