Tentative de coup d'Etat en Turquie : les racines d'une guerre civile larvée

«Tout le charme de l'Orient... Moitié loukoum, moitié ciguë... L'indolence et la cruauté... En somme, le Coran alternatif. » Jean-Paul Belmondo, le Guignolo, 1980, dialogue de Michel Audiard. Les événements en Turquie sont narrés par une Presse dont les collusions avec les puissants de ce monde et avec les intérêts particuliers des acteurs du proche Orient ne sont plus à prouver. Il est vrai que, dans les dernières années, cette région du monde concentre des enjeux complexes. Les événements proches de la guerre en Syrie en Irak, des coalitions et des intérêts Russes et Américains -sans compter les Kurdes et l’État Islamique-, incitent à faire des liens nombreux qui forment un imbroglio impénétrable dont la compréhension relève de l'exploit. Les médias dominants, censés vous permettre une meilleur compréhension du monde, échouent souvent lamentablement à vous faire comprendre ce qui se passe en Turquie. Tentons ensemble d'y voir plus clair et pour ce faire, remontons un peu dans le temps.

Nous sommes en 1918. La guerre se termine et l'Empire Ottoman se décompose pour la plus grande joie de la France et de l'Angleterre qui négocièrent, dans les accords Sykes-Picot (1916)1, le démembrement d'un Empire qui, malgré des tentatives de réformes (le Tanzimat2), demeurait « l'homme malade » de l'Europe. Anglais et Français se partagent le Levant tandis qu'une grande zone sans intérêt3 apparent est dévolue aux Arabes de Fayçal. Ce dernier se sent floué, se révolte, est battu et exilé en Irak tandis qu'à la Mecque se sont les Al Saoud qui prennent le pouvoir avec leur cortège formé d'un Islam Wahhabite particulièrement littéral. La Turquie, elle, trouve ses frontières d'aujourd'hui et le Sultan Mehmed VI voit les alliés lui imposer des conditions très dures et l'occupation d'une grande partie du territoire. En 1919, Mustapha Kemal Atatürk se révolte contre le gouvernement du Sultan et contre les conditions imposée à la Turquie. Il parvient à chasser Mehmed VI, puis les alliés et lance la Turquie dans une aventure politique, le Kemalisme, qui révolutionne le pays par l'instauration d'une république laïque et relativement inspirée des régimes républicains français4.

En 1938, à la mort d'Atatürk5, le pays a changé et se trouve être à la pointe d'une certaine laïcité. Les questions ethniques, notamment la question Kurde depuis 1921, sont les principales difficultés politiques que rencontre la Turquie. Durant le deuxième conflit mondial, la Turquie choisit une neutralité bienveillante à l'égard des alliés et s'oriente après-guerre dans une collaboration avec les États-Unis et l'Otan, malgré les tentatives de séduction de l'URSS. L'héritage de Kemal durant les années 50 et 60 demeure très marqué par la laïcité et les principaux problèmes sont les Kurdes du PKK influencés par des formateurs Marxistes-léninistes dans le contexte de la guerre froide. Dans les années 1980, La Turquie, sous le gouvernement de Türgut Ozal, s'oriente vers une forme de néo-ottomanisme6, s'ouvre davantage à l'économie de marché, et surtout se rapproche politiquement des pays du Golfe. Ces derniers, et notamment l'Arabie Saoudite, investissent des capitaux en Turquie et dans la construction d'écoles coraniques. Le système scolaire Turque est alors très peu performant et souvent absent, notamment des campagnes. Les écoles coraniques ouvertes grâces aux capitaux du Golfe permettent une amélioration de l'alphabétisation, mais ont l'effet indéniable de répandre un Islam wahhabite qui était auparavant assez minoritaire. Le coup d’État du général Evren, en Septembre 1980, se dirige notamment contre les partis ouvertement musulmans et se réfère au laïcisme d'Atatürk. Ce coup d’État brutal contribue, par sa violence et les nombreuses arrestations, à écorner l'image de l'armée, majoritairement laïque, et même du Kemalisme.

Avec l'arrivée à la majorité électorale des générations formées dans les écoles coraniques financées par les Saoudiens dans les années 2000, la balance électorale se modifie progressivement en faveur d'un parti ouvertement islamiste : l'AKP de Reçep Tayyip Erdogan. Fettulah Gülen, homme politique soufi un temps allié puis adversaire d'Erdogan, dénonce les évolutions du régime d'Erdogan dans les années 1990, puis s'exile pour sa santé et sa sécurité aux États-Unis, en Pennsylvanie. Depuis, l'AKP porte des coups de plus en plus violents contre la laïcité de Kemal et s'oriente vers une idéologie néo-ottomane, qui tente de retrouver l'influence la plus grande possible sur tous les anciens territoires de feu l'Empire Ottoman. Dans ce contexte l'armée, bastion du Kemalisme, se trouve en conflit larvé quasi-permanent avec l'AKP.

A ce contexte historique de longue période s'ajoutent les événements récents de Syrie et d'Irak et le redémarrage des conflits contre les Kurdes à la faveur des livraisons massives d'armes et de la formation fournie par les pays occidentaux aux Kurdes pour lutter contre l’État Islamique.

L’ambiguïté entre la Turquie et l’État Islamique est plus à considérer comme une opportunité d'affaiblir la Syrie et l'Irak et donc, pour Erdogan, d'accroître son influence dans la région. Ce jeux dangereux se révèle défavorable à la Turquie et lève encore plus les forces laïques turques contre le gouvernement de l'AKP. Erdogan a répliqué dans les derniers mois en muselant la presse et en menant une politique extrêmement vigilante vis à vis des officiers de l'armée, notamment depuis son élection comme président en 2015.

La tentative de coup d’État en Turquie était indéniablement intéressante pour les pays occidentaux, plus intéressante que le gouvernement de Reçep Tayyip Erdogan. Malheureusement l'opposition laïque en Turquie se réduit d'année en année au profit de ce qui pourrait bien être le prochain monstre géopolitique des 20 ou 30 prochaines années : une Turquie qui assure le leadership au Proche-Orient.

Roman Ungern

1https://fr.wikipedia.org/wiki/Accor...

2Sur l'Histoire de l'Empire Ottoman voir: Robert Mantran (dir), Histoire de l'Empire Ottoman, Fayard, 1989.

3Découverte dans les années 1930, les ressources pétrolières arabes étaient alors ignorées.

4Kemal était particulièrement francophile.

5Mort d'une cyrrhose du foie, ce qui démontre son dégoût des règles islamiques.

6Volonté de ressusciter l'Empire Ottoman, voir l'article de Vexilla Galliae: http://www.vexilla-galliae.fr/actua...

Commentaires  

#5 Roman Ungern 29-07-2016 10:24
Citation en provenance du commentaire précédent de PELLIER Dominique :
Question : la Turquie n'est-elle pas le lieu d'un certain mélange d'ethnies, de courants spirituels différents tout en étant musulmans ?


Plutôt qu'un mélange, ce qui sous entendrais une certaine unité autour d'une idée nationale, les différentes ethnies de la Turquie ont l'habitude de vivre sous la domination de l'ethnie Turque, notamment du fait de la tradition de la Jizya, la capitation qui pesait sur les noms musulmans. Les différents massacres: Arméniens et Grecs, dans les années 1920 ont aussi considérablemen t affaiblis les minorités qui se sont largement exilés à travers le monde.
De fait la plus importante population non Turque est celle des Kurdes, avec 14% de la population nationale. Les autres ethnies (Zazas, Grecs, Azéris, Arméniens, Yézidis, Alaouites, Juifs) forment une proportion négligeable de l'ensemble de la population nationale: Sur 79 414 000 Citoyens Turcs, on estime que 75 000 000 sont, ethniquement, des Turcs.

La question religieuse est plutôt intéressante puisque, si l'Islam Sunnite est majoritaire (aux alentours de 80%) et subit l'inflexion que je décris dans l'article, il existe aussi d'autres traditions musulmanes, notamment soufis(bektachi ), alaouites, Chiites (Alévisme, Caferisme)...
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#4 Roman Ungern 29-07-2016 10:04
Citation en provenance du commentaire précédent de Benoît Legendre :
La Turquie, du moins son territoire actuel, n'est devenu progressivement musulmane qu'au Moyen-Age, et il y avait encore un enclave grecque (orthodoxe) dans les années 20 je crois...


L'enclave de Smyrne (Izmir pour les Turcs) était le résultat de très brillantes campagnes menées par l'armée grecque en 1919 puis 1920. Les Turques reprennent peu à peu l'ascendant à la faveur des problèmes de succession de la monarchie Grecque et des retournements d'alliances des puissances occidentales et cette enclave Grecque qui correspondait à l'idéologie dite de la "Magna Idea" est enlevée à la Grèce par le traité de Lausanne de 1923.

Je n'ai malheureusement aucune référence bibliographique sur le point de vue Grec à vous offrir sur cette affrontement.
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#3 sophie drouin 24-07-2016 04:00
Non, la Turquie est un État multiculturel où les survivants du génocide arménien font semblant d'être turcs, où la majorité musulmane alawite est prétendument sunnite et ne se rend pas dans les mosquées, où les Kurdes ne sont finalement que des Turcs qui parlent turc dès l'école élémentaire et d'où tous les Grecs chrétiens ont été chassés avec les Arméniens (maintenant syrien) par une République laïque ne faisant pas de distinctions, mais espérant et regardant avec bienveillance une Grèce qu'ils voudraient turcs le plus tôt possible.
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#2 Benoît Legendre 20-07-2016 23:26
La Turquie, du moins son territoire actuel, n'est devenu progressivement musulmane qu'au Moyen-Age, et il y avait encore un enclave grecque (orthodoxe) dans les années 20 je crois...
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#1 PELLIER Dominique 20-07-2016 07:54
Question : la Turquie n'est-elle pas le lieu d'un certain mélange d'ethnies, de courants spirituels différents tout en étant musulmans ?
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