L’indifférence et le mépris (suite)

Dans une précédente chronique intitulée «L'indifférence et le mépris», j’évoquais le silence de nos grands médias français au sujet des évènements du Burkina Faso. Je déplorais aussi que la visite officielle en France du président du plus important pays d’Afrique subsaharienne, le Nigéria, ait été totalement ignorée par ces mêmes grands médias. Aujourd’hui, me voici contraint de donner une suite à cette chronique, car l’indifférence et le mépris de nos grandes chaînes de télévisions et de nos principales stations de radio est plus que jamais de mise.

Qui, parmi mes lecteurs, a entendu parler de la visite d’État que le président  Ibrahim Boubacar Keïta achève ce 23 octobre ? Il est possible que certains se posent même la question de savoir qui peut bien être cet Ibrahim Boubacar Keïta, surnommé « IBK » par ses amis et par ses adversaires. Cet homme est un francophone et francophile acharné, président d’un pays de près de 15 millions d’habitants, vaste comme deux fois et demi la France. Hier, Ibrahim Boubacar Keïta s’est rendu à Douaumont afin de rendre hommage aux 10 000 hommes de son pays morts pour la France durant le premier conflit mondial. Son grand-père faisait d’ailleurs partie de ces soldats tués dans une guerre qui ne les concernait pas, souvent conscrits de force et qui se sont retrouvés dans la boue glacée des tranchées pour défendre un pays dont ils ignoraient tout. En janvier 2013, des milliers de soldats français ont été envoyés pour secourir le pays dont  Ibrahim Boubacar Keïta n’était pas encore le président et dont la moitié nord était tombée depuis de longs mois sous le joug de bandes armées terroristes. Ces groupes islamistes, non contents d’opprimer la population, de lapider les couples adultères et de couper les mains de voleurs (ou supposés tels) s’en étaient pris aux symboles les plus sacrés du pays : les mausolées, les mosquées et les manuscrits de Tombouctou, témoignages d’une grande civilisation des temps passés. L’intervention française avait pour but de stopper l’avance des colonnes de ces nouveaux barbares, qui tentaient de prendre le contrôle total du pays. Une fois cela fait, le nord fut libéré et un semblant de normalité y a été rétabli. Dix militaires français ont donné leur vie pour cette cause. Des élections présidentielles ont pu être organisées en juillet et août 2013, et  Ibrahim Boubacar Keïta a été élu au second tour. En novembre et décembre de la même année, ce sont des élections législatives qui ont pu avoir lieu. Tenir des élections démocratiques dans un pays tout juste sorti d’un grave conflit constituait un véritable défi, défi qui a été relevé de manière exemplaire.  Sans compter les militaires, plus de 7000 citoyens français sont installés dans ce pays. J’ajouterais enfin que 120 000 ressortissants de cette nation vivent en France, ce qui constitue la plus importante communauté originaire d’Afrique subsaharienne. Tous ces éléments démontrent l’importance des liens historiques, culturels, familiaux et stratégiques qui unissent la France et le Mali, puisque c’est de lui qu’il s’agit. Est-il alors normal que la visite d’État du président démocratiquement élu du Mali passe aussi inaperçue ? Ce silence médiatique ne s’apparente-t-il pas, une de fois de plus, à de l’indifférence et à du mépris ?

La fin de la campagne électorale en Tanzanie me donne l’occasion de citer un autre exemple de l’attitude de nos grands médias vis-à-vis de l’Afrique. Dimanche 25 octobre est le jour d’élection présidentielle  dans ce vaste pays d’Afrique de l’Est peuplé par près de 50 millions d’habitants.  Alors que, bien souvent, les Français ne connaissent de l’Afrique que les tragédies, les épidémies et les massacres (et… les migrants), ne devrait-on pas mettre davantage en avant l’exemple donné par la Tanzanie ? Ce magnifique pays a définitivement tourné la page de l’époque du parti unique des lendemains de l’indépendance. Son père fondateur, Julius Nyerere, avait su donner un exemple lumineux à l’ensemble du continent en se retirant de son plein gré en 1985. Depuis le départ de Nyerere, tous ses successeurs se sont également retirés du pouvoir après avoir seulement effectué les deux mandats présidentiels de cinq années prescrits par la constitution: Ali Hassan Mwinyi, qui dirigea la Tanzanie de 1985 à 1995, puis Benjamin Mkapa, de 1995 à 2005 et enfin Jakaya Kikwete, dont le second mandat  s’achève. Ce dimanche, John Pombe Magufuli, le candidat du CCM[1], le parti au pouvoir, actuel ministre des travaux publics, affrontera Edward Lowassa, le candidat de l'opposition, un ancien premier ministre. À l’heure où j’écris ces lignes, il est difficile de faire un pronostic, fait si rare dans un scrutin africain qu’il mérite d’être signalé.  La stabilité politique remarquable que connaît la Tanzanie a permis au pays de décoller économiquement et d’attirer chaque année des millions de touristes qui semblent désormais bouder le Kenya voisin, du fait des troubles politiques et des attentats terroristes que ce pays a connu ces dernières années. Les Français sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à découvrir les grands espaces et les magnifiques parcs nationaux que compte la Tanzanie, ou à parcourir les ruelles de la Stone Town de Zanzibar, île aux épices chargée d’histoire et de culture.

Une autre élection présidentielle aura lieu ce dimanche. Nos grands médias s’intéresseront-ils plus à celle-ci qu’à celle de Tanzanie ? J’en doute fort, malheureusement. Comme le Mali, la Côte d’Ivoire sort d’une grave crise dont les dernières élections présidentielles, en 2010, ont constitué le paroxysme. Comme au Mali, la France s’était fortement impliquée, y compris militairement. Depuis, en cinq années, le pays s’est stabilisé, le développement et la croissance économique ont repris. Le président sortant Alassane Ouattara devra faire face, cette fois-ci, à 7 adversaires. Si tout se passe bien dimanche, cette élection présidentielle permettra de tourner définitivement la page noire des évènements qui ont divisé la Côte d’Ivoire de 1999 à 2010 et qui ont plongé le pays dans une véritable guerre civile. Comme avec le Mali, les liens qui unissent la France à la Côte d’Ivoire sont forts, anciens et multiples. 15 000 citoyens français, dont de nombreux chefs de petites et moyennes entreprises, y vivent, tandis que près de 100 000 Ivoiriens sont installés en France. L’élection de dimanche est donc loin d’être un évènement négligeable.

Comme d’habitude, Radio France Internationale et France 24 sont les exceptions qui confirment la règle. Tant la visite du président malien que les élections tanzanienne et ivoirienne y sont convenablement couvertes. Malheureusement, ces deux médias d’Etat sont peu suivis en France et leur audience est principalement… africaine. Les Français qui écoutent RFI ou qui regardent France 24 sont essentiellement les expatriés vivant en Afrique.

Dans quelques jours, nous aurons une pensée pour Ghislaine Dupont, cette remarquable journaliste de RFI, assassinée le 2 novembre 2013 avec le technicien Claude Verlon, au bord d’une piste du nord du Mali, près de Kidal. Ghislaine, que je connaissais bien, a parcouru le continent pendant des années afin qu’il soit mieux connu et mieux compris. Elle a consacré sa vie à cette cause et elle en est morte. Je suis certain qu’elle aussi serait révoltée par l’indifférence et le mépris affichés par la plupart des grands médias français à l’égard de l’Afrique qu’elle aimait tant.

Hervé Cheuzeville

Du même auteur :

-          Publié le 21 septembre 2015 : L'indifférence et le mépris



[1] Chama Cha Mapinduzi, ou Parti de la Révolution.

Commentaires  

#7 Sigismond 29-10-2015 07:40
@M. Cheuzeville
Vous avez raison, je n'avais pas lu votre article assez attentivement et je vous prie de m'en excuser. Reste que j'en ai retenu le thème de la francophonie, pour lequel nous avons des leçons à recevoir des Africains francophones, car nous manquons totalement de "francophones et francophiles acharnés" parmi nos hommes et femmes politiques, du moins parmi ceux et celles auxquels les médias donnent la parole !
Quant aux querelles dynastiques, on n'aurait pas à en parler si une partie des monarchistes ne persistait pas à refuser l'union nécessaire et obligatoire autour du duc d'Anjou, sans laquelle la République continue de se délecter de "diviser pour régner" !
Le fait que le Nigéria soit un pays anglophone qui compte davantage d'habitants, à lui tout seul, que toute l'Afrique francophone réunie, est également préoccupant pour l'avenir.
Mais je partage complètement votre point de vue selon lequel on ne parle pas assez de l'Afrique, et surtout de l'Afrique qui va bien, celle qui a bâti une stabilité politique. Le problème est que nos médias préfèrent s'intéresser à Donald Trump ou à Hillary Clinton.
Citer
#6 Sigismond 28-10-2015 15:22
Président MALIEN et non nigérian, mes excuses.
Citer
#5 Cheuzeville Hervé 28-10-2015 14:08
Vous ne semblez pas avoir lu mon article, M. Sigismond, ou alors, très vite et en diagonale! Le président "francophone et francophile acharné", dont je parle dans cet article, Ibrahim Boubacar Keita, n'est pas nigérian, mais malien. Quant au Nigéria, évoqué dans un précédent article, c'est comme chacun sait, un pays anglophone qui compte davantage d'habitants, à lui tout seul, que toute l'Afrique francophone réunie! Enfin, pourquoi ramener les querelles de chapelles royalistes dans un commentaire concernant un article sur l'Afrique? Mes contributions régulières à Vexilla tentent précisemment d'élargir un tant soit peu l'horizon de nos lecteurs. Il est donc inutile, je pense, de faire des commentaires qui les ramènent à ces éternelles et stériles querelles.
M. Legendre: L'Afrique, fort heureusement, ne peut se résumer à " la faim, la misère, la dictature". Nombre de pays africains, dont nos médias ne parlent jamais, ne correspondent pas à ce cliché. Quant aux habitants "noirs" de l'Afrique du Sud, s'ils font face à des problèmes de chômage ou de sécurité, ils ont gagné la dignité qui leur était refusée par le régime précédent, qu'ils ne regrettent certainement pas.
M. Pellier: parler de l'Afrique ne signifie pas s'ingérer dans les affaires africaines. Les Africains sont très au courant de nos débats politiciens franco-français . Cela ne nuirait pas au Français d'être un peu plus au courant de ce qui se passe sur ce contient. Cela leur éviterait de toujours véhiculer les mêmes clichés.
Citer
#4 Sigismond 28-10-2015 11:41
Un président "francophone et francophile acharné" ? Non, ce n'est pas un président français, c'est un président nigérian. Eh oui, la plus vaste zone francophone de la planète, c'est l'Afrique francophone. En revanche, en France le changement linguistique (CELUI DONT PERSONNE NE PARLE !) est en marche, tant le français de France est gangréné par l'anglais, que ce soit dans le commerce, l'industrie, la publicité, les médias, les métiers scientifiques, l'aviation, le tourisme, etc.
Mais presque personne ne s'en émeut, les Français ont perdu toute fierté nationale, à commencer par les orléanistes qui s'agenouillent devant Utrecht, un traité imposé à la France par l'Usurpatrice Anne Stuart, au mépris de nos lois fondamentales. Seul Louis XX peut rendre à la France la fierté des Lys et la fierté de la Francophonie.
Citer
#3 Benoît Legendre 26-10-2015 23:17
Du mépris, oui certainement... pour ne considérer les Africains en France que comme des électeurs aux ordres de la bien-pensance qui impose un "désordre établi" depuis trop longtemps !
Et l'indifférence pour les Africains vivant en Afrique, qui sont tout juste bons à subir la faim, la misère, la dictature... C'était très bien de mettre fin au régime d'apartheid en Afrique du Sud, mais je ne suis pas certain que les Noirs aient gagné au change.
Citer
#2 AudeLys 26-10-2015 10:56
Très bien dit. Mais vous savez, je pense que les kékés politico-merdia tiques qui nous gouvernent pensent qu'il y a plus important à penser et à faire. Je veux parler des élections qui approchent. Leur seul souci, c'est le Front National. Ils ont tellement peur de perdre leur place (et ce qui va avec) que la politique africaine de la France est la dernière de leur préoccupation.
Citer
#1 PELLIER Dominique 26-10-2015 08:05
A notre époque où les médias nous informent de tout partout, nous courons toutefois un risque majeur, celui de l'ingérence dans les affaires de pays autres que le nôtre sous prétexte de vouloir arranger les choses. Il ne me paraît pourtant pas égoïste de dire, "qu'ils se débrouillent eux-m^mes", éventuellement avec notre aide, mais nous ne pouvons nous ériger comme gendarmes du monde,surtout au nom de quoi.
Citer

Ajouter un Commentaire

Abonnez-vous à notre newsletter

Caricature du 16 juin 2017
« La République en marche ! »

17/07 | Université Saint-Louis 2017, Camp Chouan