La Thaïlande face au terrorisme

Il est des situations, de par le monde, que les experts es-crises qualifient de « conflits de basse intensité ». Ce type de guerre qui ne dit pas son nom ne fait généralement pas la Une de nos grands médias. Certaines finissent par dégénérer en véritables guerres tandis que d’autres demeurent « de basse intensité » pendant des décennies avec, de temps à autre, des hausses de tension sporadiques. Le conflit qui affecte l’extrême sud du Royaume de Thaïlande entre certainement dans cette catégorie de long conflit de basse intensité. Il ne semble gêner que les habitants des trois provinces concernées (Yala, Narathiwat et Pattani). Cette guerre larvée n’a que peu d’impact sur le reste du pays, et elle n’a jamais empêché des millions de touristes étrangers et thaïlandais de passer d’inoubliables vacances paradisiaques à Phukhet ou à Koh Samui, deux îles pourtant situées dans le sud (mais en dehors des 3 provinces susnommées).

L’islam est très minoritaire, en Thaïlande. Il représente environ 5 % de la population totale du royaume. L’écrasante majorité des Thaïlandais est de confession bouddhiste (93%), les 2% restants comprenant la minorité chrétienne (catholique et protestante) ainsi que les adeptes des religions traditionnelles propres aux minorités montagnardes du nord. Dans la région sud, les Musulmans forment le tiers de la population et ils sont majoritaires dans les 3 provinces de Yala, Narathiwat et Pattani, frontalières de la Malaisie. Ces dernières formaient autrefois un Etat musulman vassal du Siam, le Sultanat de Pattani. C’est en 1771 que cet Etat fut annexé par le Siam. Ce rattachement fut reconnu internationalement lors de la signature du traité anglo-siamois de 1909, qui délimita la frontière entre la Malaisie, possession britannique, et le Siam. La majorité de la population de cet ancien sultanat n’est pas thaïe, mais malaise et elle parle le malais comme les habitants du pays voisin. Certes, depuis le rattachement au Siam, de nombreux Thaïs bouddhistes s’y sont installés, formant aujourd’hui environ un cinquième de la population des 3 provinces. Dans les années 60, le gouvernement thaïlandais mena une politique d’assimilation, tentant de « siamiser » l’extrême-sud. L’enseignement en langue thaïe joua un rôle important dans ce processus. Cette politique provoqua l’émergence d’une rébellion armée indépendantiste, surtout entre 1976 et 1981. En 2004, l’imposition de la loi martiale par le premier ministre de l’époque, Thaksin Shinawatra, suscita une résurgence de cette rébellion, qui prit une coloration islamiste beaucoup plus affirmée que la précédente. Les rebelles du  Mouvement Islamique Moujahadine de Pattani ont multiplié les actions terroristes violentes, allant jusqu’à déclarer le « djihad » contre les populations bouddhistes des 3 provinces. Les enseignants sont particulièrement visés par cette violence : près de 200 ont été assassinés par les terroristes. Les bonzes n’ont pas non plus été épargnés. Cette insurrection s’est encore aggravée après le coup d’Etat militaire de 2006 qui renversa Thaksin.  Le nombre des victimes de ce conflit s’élèverait, depuis 2004, à plus de 6000 morts. Plusieurs dizaines de milliers de soldats thaïlandais participent à la contre-insurrection et à la sécurisation de l’extrême sud.

Ces terroristes sudistes sont-ils derrière l’attentat meurtrier du 17 août dernier, qui a fait 20 morts et près de 200 blessés à Bangkok ? Rien n’est moins sûr. Si ces islamistes ont prouvé, depuis 2004, qu’ils ne reculaient devant aucune forme de violence pour atteindre leurs buts d’islamisation et de purification ethnique, leur action s’est jusqu’à présent cantonnée aux 3 provinces de l’extrême-sud.  Par contre, des attentats ou tentatives d’attentats ont déjà été commis dans la capitale thaïlandaise, ces dernières années. En 2012, deux Iraniens avaient été arrêtés alors qu’ils préparaient des attentats visant des Israéliens. Selon des informations rapportées par le Bangkok Post, le système de mise à feu des bombes trouvées à l’époque est similaire à celui de la bombe qui a explosé le 17 août. La Thaïlande est devenue, ces dernières années, une destination favorite pour les touristes israéliens, un Boeing 747 d’El Al assurant même une liaison quotidienne entre Tel Aviv et Bangkok. Si aucun Israélien ne figure au nombre des victimes de l’attentat de lundi, les centres commerciaux au milieu desquels se trouve le sanctuaire visé sont très fréquentés par les touristes, en particulier Israéliens. Depuis l’attentat, la sécurité a été renforcée autour des bâtiments de la communauté juive locale.

Parmi les 13 étrangers tués, on compte plusieurs Chinois, Hongkongais et Singapouriens. Ce qui pourrait laisser penser que l’action terroriste visait les Chinois. En juillet dernier, la Thaïlande a expulsé vers la Chine 109 demandeurs d’asile ouïghours. Les Ouïghours forment l’ethnie autochtone du Xinjiang, la vaste région semi désertique du nord-ouest de la Chine. Ils sont Musulmans et forment l’un des peuples turcs d’Asie centrale. Au cours du XVIIIe siècle, cette région fut conquise par la dynastie mandchoue qui dominait alors la Chine. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les Ouïghours profitèrent du conflit sino-japonais pour proclamer une éphémère République du Turkestan Oriental. En 1949, le Xinjiang fut intégré de force à la République Populaire de Chine nouvellement créée. Depuis, les Ouïghours ont subi la politique d’assimilation et de colonisation orchestrée par les autorités communistes. Cette politique visant à imposer la langue et la culture chinoises s’en est particulièrement prise à la religion musulmane. Les Ouighours ne représentent plus que 45 % de la population du Xinjiang. Dans les années 90 et en 2009, de grandes manifestations indépendantistes furent durement réprimées. Des militants de la cause indépendantiste ont même été exécutés au terme de procès expéditifs. Les expulsions de Thaïlande d’Ouïghours vers la Chine ont donc suscité une légitime inquiétude au sein des organisations de droits de l’Homme. L’attentat du 17 août pourrait-il être une réponse ouïghour à ces expulsions ? Cette piste semble être privilégiée d’autant que le suspect dont le portrait-robot a été diffusé par la police thaïlandaise le 19 août montre un jeune homme qui n’a pas le type thaï mais dont les traits pourraient être ceux d’une personne originaire d’Asie centrale.  

La dernière hypothèse est celle d’une action menée par l’opposition au pouvoir militaire. Cette piste avait été mise en avant dans les heures qui suivirent l’attentat. On se souviendra qu’en 2014 Bangkok avait été paralysé durant plusieurs mois par une crise politique majeure opposant les partisans du premier ministre Yingluck Shinawatra, sœur cadette de l’ancien premier ministre exilé, aux manifestants de l’opposition. La crise culmina lorsque la première ministre fut destituée le 7 mai par la Cour Constitutionnelle.  L’armée, dirigée par son chef d’état-major le général Prayut Chan-O-Cha, entreprit de rétablir l’ordre en prenant le pouvoir le 22 mai suivant et en proclamant la loi martiale. Le 23 janvier 2015,  Yingluck Shinawatra a été condamnée à cinq années d’inéligibilité. Depuis, la société thaïlandaise est restée profondément divisée. L’attentat sanglant du 17 août ne semble cependant pas correspondre aux méthodes utilisées par l’opposition et il est bien sûr en totale contradiction avec les valeurs traditionnelles du peuple thaï, en particulier celles véhiculées par le bouddhisme thaïlandais.

Le lendemain de l’attentat du 17 août, une seconde bombe a explosé, sans faire de victimes. La Thaïlande serait-elle entrée dans un cycle de terrorisme aveugle ? Je ne le pense pas. Mais ce qui s’est produit le 17 août laissera certainement des traces profondes. D’autant que cet attentat meurtrier a été commis le lendemain d’un grand rallye cycliste en l’honneur de la reine Sirikit et des mères thaïlandaises[1]. Fait exceptionnel, le prince héritier Vajiralongkorn y a participé. Ce grand évènement était destiné à renforcer l’unité nationale, mise à mal par la crise de 2014. Les Thaïlandais ont donc perçu l’attentat du lendemain comme une véritable provocation, voire comme un crime de lèse-majesté. Il s’agit clairement d’une tentative de déstabilisation d’un pays-clé de l’Asie du Sud-Est, un pays déjà fragilisé par une longue crise politique et inquiet au sujet de la nouvelle hospitalisation du roi Bhumibol, âgé de 87 ans. 

Hervé Cheuzeville


[1] Le 12 août est le jour de l’anniversaire de la reine Sirikit. C’est aussi celui de la fête des mères, en Thaïlande. Cette année le grand rallye cycliste du 16 août était le point culminant des célébrations marquant ces deux évènements. 

Commentaires  

#2 Benoît Legendre 21-08-2015 16:12
Si il est prouvé (un jour) que cet attentat est à mettre au "profit" de la minorité musulmane thaïlandaise, cela confortera hélas mon opinion déjà bien négative de l'Islam et son action dans le monde...
Mais les auteurs de cet attentat ne sont peut-être que "la main" d'un corps dont la tête se trouve soit plus loin que la Thaïlande, soit tout près et même au cœur de cet Etat ; je veux dire que l'on chercherait à faire porter le chapeau à la minorité musulmane de ce pays ?
Je ne connais pas assez ce pays pour deviner qui se sent pousser les crocs dans la classe politico-économ ique thaïlandaise... ou qui cherche à déstabiliser cette région du monde au profit d'un "grand", qu'il sot asiatique ou non...
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#1 PELLIER Dominique 21-08-2015 08:19
Quelle que soit l'origine de ce crime odieux, nous constatons l'effervescence du monde actuel. Il est difficile de s'imiscer dans les politiques de ces pays sans risquer d'être taxé de curiosité mal placée. Français, qui croyons au Dieu rédempteur, prions pour nos frères, chrétiens, musulmans, bouddhistes et autres de là-bas qu'Il intervienne pour la paix.
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