L’affaire Petrobras, un scandale d’état !

Fondée en 1953 sous la seconde présidence du dictateur Getulio Vargas, la Petróleo Brasileiro S.A plus connue sous son acronyme de Petrobras est devenue en 2004, l’une des 200 premières entreprises brésiliennes à se placer parmi les 15 les plus importantes du monde pour l’or noir. Le Brésil est alors le symbole de cette réussite capitaliste d’un géant sud-américain émergent dont la particularité est d’être gouverné par le Parti des Travailleurs (PT) depuis l’élection à la présidence de Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2010).

Employant 86 000 salariés à travers 28 pays et générant un chiffre annuel de 91 milliards de dollars, c’est en mars dernier, que l’ampleur du scandale a éclaté et a été révélée par les médias brésiliens. Déclenchée il y a un an de cela par le service de la répression des fraudes de la police fédérale,  « l’Operação Lava Jato » (opération Karcher) fait trembler une nouvelle fois les bases démocratiques de ce pays d’Amérique du Sud. Le scandale touche principalement le secteur des entreprises du BTP (bâtiment et travaux publics) brésilien notamment ceux qui sont parties prenantes dans les chantiers des infrastructures liées aux nouvelles réserves d’eaux profondes découvertes au large du Brésil méridional. Réunies au sein d’un cartel, ces entreprises se partageaient les différents marchés du secteur et établissaient  un système de surfacturation dont les dividendes étaient reversés à une partie des députés et des sénateurs et autres partis politiques représentés au parlement dont l’allié du PT, le Parti du mouvement démocratique brésilien ou encore le Parti Progressiste. C’est 12 sénateurs et 22 députés dont 8 du Parti des Travailleurs et son trésorier qui ont déjà été identifiés dans cette enquête, y compris les Présidents du Parlement et du Sénat.

Depuis l’accession au pouvoir de la gauche marxiste au Brésil, Petrobras aurait donc versé entre 150 et 200 millions de dollars au gouvernement. Une corruption qui semble être un sport national dans ce pays, après avoir connu des décennies de dictature qui ont pris fin en 1985.

A l’annonce de ce scandale, plus d’un million de brésiliens ont alors envahi les rues des différentes grandes villes du pays pour demander la démission de la Présidente Dilma Rousseff, surnommée la « jeanne d’arc de la guérilla » par ses partisans, réclamant également le remplacement de la République soit par une dictature militaire soit par le retour de la monarchie. Bien que la Présidente du Brésil réélue fragilement en octobre 2014 avec 52 % des voix, ne soit pas directement concernée par ces pots de vins, il n’en reste pas moins que pour les brésiliens, sa complaisance envers le géant pétrolier ne fait pas de doutes. Bien qu’elle entretienne soigneusement son image d’incorruptible (elle a fait démissionner plusieurs ministres soupçonnés de corruption) lors de son passage au ministère de l’énergie à l’époque de la fraude, il est certain que Dilma Rousseff a dû être mise au courant de ce qui s’organisait au sein de cette entreprise. D’autant plus qu’elle-même siégeait au conseil d’administration de la compagnie de 2003 à 2010 qui n’a pas hésité à financer sa campagne en 2014 via sa filiale Tractebel.

A l’annonce des révélations, Petrobras a vu ses actions sur le cours du pétrole chuter de plus de 60% et a déstabilisé la coalition gouvernementale qui a prêté serment il y a à peine 4 mois.

Mais au-delà de cette affaire de corruption, c’est tout le système social brésilien qui montre sa fragilité et fait ressurgir ses nombreux antagonismes. On est loin des images affriolantes du carnaval de samba que nous abreuvent les différents médias internationaux chaque année. Ayant promis à ses électeurs de ne pas faire sombrer le pays dans l’austérité, la présidente du Brésil ne peut que constater l’échec de sa politique. La droite brésilienne s’est quelque peu radicalisée ces derniers mois n’hésitant pas à affubler le chef d’état de sobriquets très violents et marquant nettement sa désapprobation envers les récentes lois votées favorisant les égalités sociales. L’établissement de quotas dans les universités a permis aux afro-brésiliens et indiens d’accéder plus facilement à « l’école pour tous » mais a également heurté la nouvelle classe moyenne émergente qui y a vu une perte de ses privilèges. D’ailleurs lors de la manifestation du 15 mars, le compte Twitter officiel du gouvernement brésilien n’a pas hésité à instrumentaliser la haine raciale en mettant en ligne une photo des manifestants avec ce laconique commentaire : « celui qui trouvera un Noir sur cette image gagnera un prix!! » avant de la retirer devant le tollé général. La société brésilienne est divisée dans  un racisme caché et subtil et qui n’a toujours pas fait son deuil de la loi d’Or promulguée le 13 mai  1888 par le régente Isabelle d’Orléans-Bragance, fille de l’Empereur Pedro II. Loi abolissant l’esclavage dans l’empire, elle fut aussi le prétexte à sa chute un an plus tard avec un coup d’état militaire et le soutien des propriétaires de plantations de café et de caoutchouc. Les afro-brésiliens ont été un soutien aux mouvements monarchistes dans l’entre-deux-guerres mais leur situation ne s’est pas améliorée pour autant. Les inégalités demeurent fortes au Brésil, classé deuxième pays ayant la plus grande population noire après le Nigeria. A un tel point que dans les années 30 le gouvernement brésilien s’inquiéta de ce soutien aux monarchistes et établit secrètement un projet de blanchiment de la population en accroissant l’immigration européenne et freinant systématiquement celles venue d’Afrique et d’Asie. Les Afro-brésiliens furent cantonnés dans les favelas où les actes de violences et trafics en tout genre se développèrent. Preuve de cette inégalité cachée aux touristes à qui on vend les charmes de Copacabana, moins de 10% des députés sont issus de cette communauté et le gouvernement lui-même ne compte qu’une ministre de couleur chargée de… l’égalité raciale.

Le mariage homosexuel a aussi cristallisé une partie de la droite après sa légalisation en mai 2013 par la Cour suprême dirigée depuis par un afro-brésilien Joaquim Barbosa et qui faisait l’objet d’un blocage par des lobbies évangélistes depuis 3 ans (dont l’ancienne candidate à la présidentielle Marina Silva est une figure de proue et qui compte un groupe parlementaire de 78 députés) et principaux concurrents de l’église apostolique. Argument principal de la Cour suprême, le texte de la constitution fédérale de 1998, qui interdisait déjà toute discrimination à l’encontre des homosexuels. Cette loi en faveur des homosexuel(les) brésiliens n’est toujours pas du goût des conservateurs ni des églises évangéliques qui ont tenté d’introduire des lois restrictives, très extrêmes, en vain. Signe de la crispation de ces derniers, l’Eglise universelle évangélique a annoncé la création d’une milice appelée les « Gladiateurs » dont les uniformes verts noirs rappellent les plus belles heures sombres de la dictature. Chez les conservateurs, c’est le Président de la Chambre, Eduardi Cunha qui avait fait une proposition de loi pour la création d’une journée de la fierté hétérosexuelle face « à l’expansion de l’idéologie gay ».

Dans les cortèges de mars et avril rassemblant une opposition toutes idéologies confondues, des drapeaux de l’ancien empire ont ressurgi agités par des milliers de brésiliens réclamant un autre référendum sur la monarchie. En 1991, le Président Fernando Affonso Collor de Mello avait été dénoncé par son propre frère dans une affaire de trafic d’influence et sa chute le 29 décembre 1992 avait été aussi spectaculaire que sa campagne anticorruption pour se faire élire. Sous la pression des députés monarchistes du Frente Parlamentar Monárquica, le parlement avait accepté la mise en place d’un référendum afin que les brésiliens puissent choisir leur mode de gouvernement.  Mais malgré une forte médiatisation, la division dynastique au sein de la maison impériale des Orléans-Bragance n’avait pas permis une unité des monarchistes. Les résultats du 21 avril 1993 n’avaient pas été à la hauteur des efforts déployés lors de la campagne. 6.843.196 de brésiliens avaient voté pour la monarchie face au 44.266.608 votes en faveur de la république.

Dans la rue, pour la première fois, se trouvaient dans le cortège les princes Dom Bertrand et Joao Henrique d’Orléans-Bragance. Chacun représentant sa branche dynastique, le premier pour les Vassouras, le deuxième pour les Petropolis se retrouvant dans le même combat contre la république et sa corruption endémique. Une présence notée et largement commentée par les médias brésiliens et analysée comme un tournant dans l’histoire du mouvement monarchique. Jusqu’ici, les princes étaient plutôt défavorables à la création d’un large mouvement monarchiste, leurs lignes idéologiques s’opposant. Comme leurs cousins français, les Vassouras sont aux légitimistes ce que les Petropolis sont aux Orléans à qui ils ont donné une comtesse de Paris. Un conservatisme sur fond de catholicisme, des Vassouras que l’on a pu apercevoir avec la présence du prince Dom Bertrand dans les rangs des manifestants contre le mariage pour tous en France (2013). Face à cette branche très impliquée en politique, sa cousine, les Petropolis. Très libéraux et assez enclins à accepter les évolutions sociales du monde moderne, on les retrouve dans la défense des indiens et de l’Amazonie, la protection des démunis, l’égalité raciale et sociale. Deux idéologies qui s’opposent mais qui ont accepté de taire leur division pour le bien commun de leur pays.

Une enquête réalisée par l’institut Datafolha affirme que 63% des brésiliens sont actuellement favorables à la destitution de la Présidente mais on est loin d’une idée de la restauration de la monarchie dont les pourcentages en sa faveur stagnent à 20%. L’enquête dirigée par un petit juge de province, preuve de la séparation réelle des pouvoirs au Brésil, menace aujourd’hui de déborder en Europe. La Société GDF SUEZ est dans le collimateur du juge Sergio Moro qui s’intéresse au rachat astronomique (soit 42,5 millions de dollars) d’une raffinerie américaine. Une partie a été vendue à Petrobras l’année suivante pour 360 millions de dollars, et l’autre moitié, quelques années plus tard, pour 820,5 millions de dollar. Le scandale d’Etat Petrobras, qui ébranle la république fédérale du Brésil et qui menace d’atteindre les hautes sphères de l’industrie française du BTP, n’a pas fini de livrer tous ces secrets…

Le 12 avril, la présidente du Brésil a annoncé la fin des donations financières d’entreprises. Une décision qui intervient tardivement dans un pays essoufflé par la fin du miracle brésilien où les inégalités demeurent persistantes, une lutte contre la criminalité  inefficace mais qui reste encore une puissance internationale en devenir. Le retour à l’empire est-il envisageable et est-il la solution à la crise du Brésil ? La monarchie peut-elle permettre de répondre aux problèmes de corruption au sein de la société brésilienne ? C’est aux Brésiliens désormais de répondre à cette question… si le gouvernement marxiste accepte de reposer la question à ses quelques 100 millions d’électeurs, avant que l’armée ne soit tentée finalement de revenir aux affaires du pays.

Frédéric de Natal

                                                              

Liens complémentaires :

http://www.sylmpedia.fr/index.php/Mouvement_monarchiste_br%C3%A9silien : Historique du mouvement monarchiste brésilien.

http://www.courrierinternational.com/article/2014/11/18/petrobras-le-scandale-qui-doit-changer-le-bresil : L’affaire Petrobras

http://www.courrierinternational.com/article/2015/03/16/plus-d-un-million-de-manifestants-defient-le-pouvoir : Les brésiliens dans la rue. 

Commentaires  

#1 PELLIER Dominique 04-05-2015 08:07
Je ne veux pas idéaliser la monarchie où qu'elle soit instaurée ou qu'elle ait été chassée. Il y a sans doute aussi de la corruption comme en république. Toutefois, toute république semble être le système idéal à ces méfaits connus depuis la nuit des temps.Un monde propre reste videmment une utopie
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