Crise des migrants : pourquoi ce silence autour de l’Erythrée ?

L’opinion publique européenne est horrifiée, à juste titre, par la tragédie qui se joue entre les côtes siciliennes et libyennes. On s’alarme avec raison du chaos régnant en Libye, qui ne fait que faciliter l’action des mafias qui se livrent au trafic d’êtres humains. Il est cependant nécessaire de s’intéresser aux sources de ce trafic. Car c’est la situation qui prévaut dans certains pays qui provoque l’exode de leurs ressortissants vers les rives de la Méditerranée. Certains de ces pays sont bien connus, les drames qui s’y déroulent ayant été fort médiatisés. C’est le cas de la Syrie, par exemple. Pourtant, il est des pays qui ne sont que très rarement évoqués par nos « grands médias ». Le nombre de migrants érythréens aurait pourtant dû les conduire à s’intéresser à la situation en Erythrée.  Pourquoi tant de jeunes gens prennent-ils des risques insensés pour quitter leur pays et entreprendre une invraisemblable et périlleuse odyssée à travers l’Afrique et la Méditerranée ?

L’Érythrée est progressivement devenue un État-caserne, sous la férule d’un dictateur dont le nom est inconnu en Europe : Issayas Afeworki. Cet ancien guérillero est pourtant certainement aussi nocif que feu le colonel Kadhafi. Né en 1946, Afeworki s’est engagé dès les années 60 dans la longue lutte de libération nationale de l’Erythrée. Cette ancienne colonie italienne forma une fédération avec l’Ethiopie en 1952, avant d’être purement et simplement annexée en 1962. Issayas Afeworki a dirigé le FPLE, l’un des deux mouvements armés qui lutta pour l’indépendance. Une guerre dans la guerre, fratricide et sanglante, devait d’ailleurs opposer le FPLE[1] à son rival, le FLE[2], alors que tous deux se réclamaient du marxisme.   Le FPLE l’emporta et contribua ensuite à la chute du régime militaro-marxiste éthiopien, en 1990, qui permit à Afeworki de prendre le pouvoir à Asmara, avant même la proclamation de l’indépendance, intervenue en 1991. Durant ce quart de siècle, Afeworki a imposé un pouvoir personnel implacable à son petit pays de 5 millions d’habitants, en jouant sur un nationalisme exacerbé, voire xénophobe, et sur la haine de l’Éthiopie. Il n’a pas hésité à mener une guerre de frontière contre son puissant voisin, de 1998 à 2000. Ce conflit oublié fit 100 000 morts, et il n’est toujours pas réglé.

La sinistre ironie de cette hostilité entre les deux voisins, c’est qu’Afeworki est apparenté à Méles Zenawi, l’ancien homme fort de l’Éthiopie, décédé en 2012. Tous deux sont des Tigréens, tous deux ont lutté contre la dictature communiste du Négus rouge, Mengistu Haïlé Mariam, tous deux ont contribué à la chute de ce dernier, à la tête de leurs mouvements rebelles respectifs, tous deux sont arrivés au pouvoir en même temps, l’un à Addis Abéba, l’autre à Asmara. Tous deux ont été soutenus par les Etats-Unis durant les années 90 : Bill Clinton voyait en eux des dirigeants exemplaires, espoirs de l’Afrique.

C’est cette haine de l’Éthiopie, pourtant si proche culturellement, qui a permis à Afeworki d’imposer un régime de plus en plus dictatorial. Son parti unique contrôle tous les sièges de l’Assemblée nationale. Depuis 1991, les élections sont sans cesse repoussées. Les jeunes, garçons et filles, sont embrigadés pour un service militaire à durée illimitée. Le budget militaire de l’Érythrée (calculé en pourcentage du PIB) est le plus élevé au monde, après celui de la Corée du Nord. C’est ce service militaire sans fin qui pousse des milliers de jeunes à tenter de fuir le pays.   

L’Érythrée, depuis son indépendance, s’est heurtée à l’Éthiopie, mais aussi à ses autres voisins. Elle fut au bord de la guerre avec le Soudan dans les années 90 et elle a eu des accrochages militaires avec le Yémen pour le contrôle d’îlots de la mer Rouge, que les deux pays se disputent. Comme si cela ne suffisait pas, l’armée érythréenne s’est même emparée d’un rocher stratégique en territoire djiboutien!

En ce qui concerne la liberté de la presse, L’Érythrée est classée dernière par Reporters Sans Frontières. 30 journalistes languissent en prison, certains depuis de longues années. Seule la Chine a davantage de professionnels des médias emprisonnés.

Afeworki continue cependant à jouir d’une certaine popularité au sein d’une partie de la population érythréenne.  La longue lutte de libération contre l’Éthiopie a rendu les Érythréens très nationalistes. Les prises de position de leur président flattent sans doute leur orgueil et leur patriotisme. Je me souviens de ce chauffeur de taxi érythréen de Washington qui, durant tout le temps que dura la course, ne cessa de me vanter les mérites de son président, si probe, si honnête, si intègre, à qui l’Érythrée devait tant! 

Toujours par haine de l’Éthiopie, le président érythréen n’a pas hésité à souffler sur les braises du conflit somalien, en apportant son soutien aux Chebabs, le groupe armé islamiste qui contrôle une grande partie du pays. Or, le gouvernement éthiopien est intervenu militairement en Somalie, pour y soutenir le gouvernement de transition dans sa lutte contre ces mêmes Chebabs.  Le gouvernement somalien, qui ne contrôle que Mogadiscio, la capitale, et une toute petite partie du territoire, est également soutenu par un contingent de casques blancs de l’Union Africaine, composé de soldats ougandais et burundais. L’armée kenyane est entrée dans le sud de la Somalie, afin de repousser le plus loin possible de sa frontière les Chebabs. Lesdits Chebabs sont liés à la nébuleuse d’al Qaïda, tout comme certains groupes armés du Yémen voisin. Afeworki n’est pas musulman. Du temps où il était chef guérillero il était même plutôt marxisant. Nul ne peut l’accuser d’être un allié d’al-Qaïda. Cependant, aveuglé par sa haine du grand voisin éthiopien, convaincu que les ennemis de ses ennemis ne peuvent être que ses amis, et surtout désireux de demeurer encore longtemps au pouvoir, le dictateur érythréen joue le jeu des fondamentalistes musulmans. Un jeu dangereux. En soutenant les Chebabs, Afeworki contribue au chaos prévalant en Somalie. Il est donc indirectement responsable de l’afflux de réfugiés somaliens en Libye. Ces derniers, tout comme les Erythréens, forment une forte proportion de ces migrants qui tentent de s’embarquer vers les côtes européennes et qui périssent chaque jour au large de Lampedusa et de Malte. 

Il est donc devenu urgent que la « communauté internationale » prenne des mesures contre l’Érythrée afin que cette dernière assouplisse sa politique, tant intérieure qu’extérieure. Ce ne sera pas chose aisée, car Afeworki n’est pas homme à se laisser intimider : il l’a prouvé par le passé.

Hervé Cheuzeville


[1] Front populaire de libération de l'Érythrée.

[2] Front de libération de l'Érythrée.

Commentaires  

#2 Benoît Legendre 29-04-2015 17:40
Tant pis si je passe pour un naïf, ou un inconscient, ou à un nostalgique arriéré, mais on ne m'ôtera pas l'idée que l'Afrique et ses nombreuses nations ont commencé à vivre un cauchemar dès les années 60 avec le retrait des puissances coloniales. Bien entendu, je sais parfaitement qu'il est impossible et déraisonné de revenir à la situation ante 1960, mais je pense vraiment qu'il faut retourner là-bas afin de (tout) reconstruire : écoles, hôpitaux, routes, dispensaires, puits et stations de pompage, fermes et champs agricoles, etc... Nous avons commis le "crime" d'avoir abandonné ces populations entre les griffes de dictateurs dégénérés, que nous avons bien souvent avantagés ! Car je suppose que les Africains ont envie de vivre en paix chez eux et manger à leur faim, ce qu'ils pouvaient faire d'ailleurs avant 1960...
Vive le roi !
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#1 PELLIER Dominique 24-04-2015 08:08
Se mêler des affaires des autres pays, soit l'ingérance, devient de plus en plus dangereux, cher pour ceux qui s'y mettent. Nous ne pouvons rester insensibles à ce qui se passe, rien n'est moins vrai, mais que faire ? Qui peut nous instituer gendarmes du monde ?
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