Le renouveau du néo-ottomanisme en Turquie

Le 12 janvier 2015, le Président turc Recep Tayyip Erdoğan recevait en grande pompe son alter- ego palestinien Mahmoud Abbas en visite d’état. Au-delà des raisons de cette visite, les médias internationaux se sont rapidement focalisés sur l’arrivée du dirigeant turc, descendant les marches du palais, entouré de 16 gardes en costume datant de l’époque impériale, représentant chacun un des 16 empires de l’histoire des Turcs de 1299 à 1923, date de la fin officielle de l’Empire Ottoman.

La Palestine étant un ancien territoire de l’Empire, il s’agissait là plus que d’un geste symbolique à l’heure où nombre de djihadistes dans le Moyen-Orient revendiquent le titre vacant de calife.

Depuis son accession au pouvoir en 2001, le Parti pour la justice et le développement (AKP-Adalet ve Kalkınma Partisi) a opéré son tournant vers un certain néo-ottomanisme avéré, insufflé par la politique d’Ahmet Davutoğlu, ministre des affaires étrangères. 

L’AKP qui reste, malgré ses dires, un mouvement islamo-conservateur, a dû s’acclimater à son accession au gouvernement avec les principes de la laïcité si chère à Mustapha Kémal. Héros de la nation, qui voyait en Reza Pahlavi un modèle, il avait mis fin progressivement à ce qui restait de l’Empire ottoman. D’abord le 1er novembre 1922 en séparant le sultanat (pouvoir politique) du du califat (pouvoir religieux) forçant le départ du Sultan Mehmet VI puis en mars 1924 en abolissant la monarchie et exilant le successeur de ce dernier, le calife Abdülmecid II. Ironie de l’histoire, le dernier monarque de l’empire, cet « homme malade de l’Europe » comme il était qualifié par les puissances étrangères au début du XXème siècle, meurt à Paris le 23 août 1944 lors de la Libération de la ville par les Alliés.

Réfutant toute tentative de remise en cause de la laïcité, l’AKP se définit comme un parti de centre-droit et joue la carte de la modération afin de ne pas gêner l’éventuelle entrée du pays au sein de l’Europe. En 2008, il manque pourtant de se faire interdire par la Cour Constitutionnelle suite à une plainte déposée par l’opposition (notamment le Parti républicain du peuple (CHP) qui accuse le mouvement de comploter contre la république kémaliste). La vague d’arrestation qui suit la découverte du complot « Ergenekon » touchera tous les milieux y compris militaires, considérés comme garants de la constitution, d’autant que l’AKP avait déjà fait quelques accrocs à cette laïcité chère à Atatürk (Père de la nation). Les femmes voilées avaient été autorisées dans les universités et pouvaient désormais postuler à des emplois publics. Une révolution en Turquie mais qui n’empêche pas la société civile de refuser toutes tentatives  d’intrusion du pouvoir dans sa sphère privée. L’AKP  a en effet tenté d’interdire également les dortoirs mixtes en université ou l’avortement voire carrément de limiter le nombre d’enfants par foyers.

En septembre 2009 lors des obsèques du prince Osman (V) Ertuğrul, petit-fils du sultan Abdülhamit II, qu’Erdoğan (alors Premier ministre) et le Président Abdullah Gül assistent publiquement aux obsèques. Quelques milliers de turcs se sont rassemblés pour rendre hommage au prétendant au trône impérial. Retransmises à la télévision nationale, les funérailles prennent rapidement l’allure d’un enterrement d’Etat pour un prince pourtant quasi inconnu de la population turque et dont la république depuis le début de son existence a tenté d’effacer toutes traces du passé, non sans pour autant renier le confort des palais de la famille impériale. La présence de hauts membres du gouvernement auprès des descendants de la famille impériale est lourde de symboles et marque le tournant néo-ottoman de l’AKP.

C’est le 29 mai 1453 que les Ottomans vont faire brutalement leur entrée sur la scène européenne en s’emparant de Constantinople, capitale de l’Empire romain byzantin. « La Sublime porte » va continuer son expansion jusqu’en en Europe centrale, dans le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Au XVIème siècle, l’âge d’or de l’empire pousse les janissaires de Soliman le magnifique aux portes de Vienne et se prend le luxe de conclure des alliances avec la France de François Ier. L’Empire atteint plus de 5 200 000 kilomètres carrés de superficie mais commence à être rongé par les ambitions de ses vizirs comme des princes héritiers qui n’hésitent pas à s’assassiner entre eux dès qu’ils accèdent au pouvoir. Les intrigues de palais se nouent dans le Harem et les janissaires, ce corps de garde redouté, deviennent des mercenaires à qui un prince voudra bien les payer mieux que son rival. Les tentatives de réformes (Tanzimat) du Sultan Sélim III finiront dans le sang en juillet 1808. La Turquie amorce son déclin. Elle n’arrive pas au cours du XIXème siècle à endiguer les vagues d’indépendances qui se succèdent dans les pays qu’elle occupe en Europe et la guerre de Crimée achève de l’affaiblir. Après le génocide organisé de sa population arménienne en pleine guerre mondiale (1915) où la Turquie s’est rangée aux côtés des empires centraux, l’économie s’est dégradée dans le sultanat. La révolte gronde. Inspirés des idéaux de la révolution française, les « jeunes turcs » forcent en juillet 1908 le Divan (conseil) a réinstaller la constitution suspendue de 1879. Neuf mois plus tard, c’est à l’armée d’entrer en scène et de destituer le sultan Abdülhamid II auquel succède son frère sans réels pouvoirs. Les défaites successives en 1918, alors que la première guerre mondiale se termine, sont ressenties comme un drame et une honte nationale. De peur d’être jugé et d’être mis à mort, le sultan Mehmed VI Vehid-el-Ddin doit quitter son pays à bord d’un navire britannique le 17 novembre 1922. D’ici un an, c’est toute la famille impériale qui entamera un long exil. La monarchie de la dynastie Osmanoğlu venait de tomber.

Principal  fondements de la République kémaliste, la laïcité est adoptée constitutionnellement en 1924. Et pourtant celle-ci n’a rien à voir avec la laïcité au sens où le laïcard français l’entend. En Turquie, il ne s’agit pas d’une séparation stricte entre Etat et religion mais bien le contrôle d’une religion unique et officielle par l’Etat, au détriment des autres pratiques confessionnelles. Là est toute la nuance.

Surfant sur le thème de la modération pour ses négociations avec l’Union européenne et solliciter le suffrage des turcs, l’AKP va vite renouer avec ses vieux démons conservateurs. Le gouvernement  s’est mis à exercer un contrôle quasiment sur tout l’appareil judiciaire hormis la Cour constitutionnelle qui ose encore lui résister. La liberté d’expression a été presque bâillonnée (émeutes de 2013)  et  les medias sont constamment sous pression (La plupart des grands quotidiens et des chaînes de télévisions appartiendraient à de grands groupes industriels et financiers proches du Président turc). La route était alors toute tracée pour la réhabilitation de l’Empire Ottoman.

En mars 2013, c’est le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu qui reçoit à dîner au  sein de l’ambassade de Turquie de Londres, 20 membres de la famille impériale. Une consécration pour l’ex famille régnante qui a été autorisée à revenir dans son pays dans les années soixante-dix. Un an auparavant aux funérailles de la princesse Fatma Neslişah Osmanoğlu, c’est le vice-premier ministre, Bülent Arınç, représentant le gouvernement lors des cérémonies funèbres qui avait déclaré : «La dernière représentante de la dynastie ottomane nous a quittés. Je suis ici pour présenter les condoléances du premier ministre et de ses collègues. Nous considérons que participer aux funérailles de la princesse Neslisah est un devoir». Une déclaration confirmée par un message empreint de sympathie, envoyé par Recep Tayyip Erdoğan en personne à la famille impériale.

Une dévotion du leader de l’AKP que l’on retrouve aussi dans la cinématographie turque. En 2012, la télévision turque avait reçu un sérieux avertissement d’Erdoğan qui trouvait que le feuilleton local «Muhteşem Yüzyıl» (Le siècle magnifique) rabaissait le rôle des sultans osmanlis.  Rejoint dans ses critiques par le prince Osman Selaheddin Osmanoğlu, qui « regrettait que ce dernier s’accorde trop de libertés pour rendre compte de la vie de ses ancêtres ». Le soutien de la famille impériale à l’AKP était désormais chose publique. Que dire du film « Constantinople » sorti la même année qui magnifie la prise de la capitale du monde romain d’Orient par les Ottomans et qui fut vu par des millions de turcs…

En octobre dernier, le Président Erdoğan a décidé ni plus ni moins  de réintroduire l’alphabet en vigueur sous l’Empire et de le rendre obligatoire dans les lycées religieux et optionnel dans les autres (depuis 1928 les turcs utilisent l’alphabet latin afin de remplacer ce qui fut la langue officielle de l’ancien empire). Dernier décret qui mène progressivement le pays vers un possible retour au régime impérial à travers une sorte de nationalisme décomplexé et qui se cherche à travers les symboles ottomans, une légitimité historique et religieuse afin d’assoir désormais ses ambitions sur le Moyen-Orient et  en Méditerranée orientale.

                                                                                                                                             Frédéric de Natal

Quelques liens internet:

http://www.dubretzelausimit.com/article-36533409.html

http://www.huffingtonpost.fr/2015/01/12/erdogan-abbas-turquie-palais-ankara-international-photos_n_6456102.html

http://www.i24news.tv/fr/actu/international/moyen-orient/53817-141208-turquie-erdogan-defend-sa-decision-d-imposer-l-enseignement-du-turc-ancien

http://www.nouvelle-europe.eu/la-turquie-dans-les-balkans-relents-d-ottomanisme?page=0,1

http://globalbrief.ca/blog/2009/11/24/la-turquie-nostalgie-et-neo-ottomanisme/

Commentaires  

#3 AudeLys 06-03-2015 16:30
Pourvu que la Turquie n'entre jamais dans l'Europe ! Mais là, j'ai comme un doute.
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#2 Chantal de Thoury 06-03-2015 16:13
Cela ne prévoit rien de bon pour la Chrétienté Européenne.
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#1 Cheuzeville 06-03-2015 02:57
Excellent article! Petite précision en ce qui concerne le dernier paragraphe: l'alphabet en question est en fait l'alphabet arabe, puisque la langue turque n'a pas d'alphabet propre. Sous l'empire, cette langue était donc transcrite en caractères arabes et, sous la république d'Atatürk, en caractères latins.
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