Grâce à la CGT, j’ai pu redécouvrir la France profonde !

Après le Salon du Livre de Mazamet auquel j’eus le plaisir de participer et quelques agréables journées passées dans la belle ville de Toulouse, nous avions décidé de reprendre la route le jeudi 26 mai. Il était prévu que nous passerions notre dernière nuit en France continentale à Beaucaire, avant de nous embarquer le vendredi soir à Marseille, pour Bastia. La veille de notre départ de Toulouse, des amis m’informèrent que, dans le cadre de la mobilisation contre la loi El-Khomri, les syndicats avaient prévu de bloquer la rocade et les accès à l’autoroute dès 7 heures le lendemain matin. Certes, nous n’étions pas pressés. Mais nous n’avions nullement envie de passer la journée bloqués dans des embouteillages sur l’autoroute, sans échappatoire possible. Décision fut donc prise de nous « évader » de Toulouse par des petites routes sans même tenter d’utiliser la rocade. Bien nous en prit ! Nous ne devions pas regretter notre périple à travers la France profonde, dans la France rurale, dans la France des lacs et des montagnes, à la rencontre de la culture et du passé si riches et si divers de ce vieux Pays d’Oc.

Nous nous échappâmes en passant par la petite localité de Seilh, devenue un village de lotissements pour employés d’Airbus. C’est à Seilh que nous franchîmes la Garonne, en utilisant une petite départementale, traversant des villages aux noms étranges, comme Montastruc-la-Conseillère, villages blottis dans une verdoyante campagne vallonnée. À quelques dizaines de kilomètres seulement de la métropole toulousaine, celle-ci nous parraissait déjà bien lointaine. Nous avions retrouvé la France de toujours, la France immuable, sans panneaux publicitaires hideux, sans zones commerciales sans âme. Notre premier arrêt fut pour Lavaur, capitale du pays de Cocagne, petite ville au centre moyenâgeux située sur les bords de l’Agout. Après un rapide café, nous prîmes plaisir à déambuler dans les ruelles.  Nous nous arrêtâmes un moment à l’église Saint-François, dite des Cordeliers (XIIIe-XVe siècles),  où nous vîmes son grand orgue Puget (1866). Son austère façade, dont l’unique ornement est une statue du saint, est serrée entre les jolies maisons anciennes de la rue principale, en briques et à colombages. Nous contemplâmes aussi la Tour des Rondes, l'un des derniers vestiges des fortifications de la vieille ville. Dès le XVe siècle, cette ville connut un réel essor grâce à la culture du pastel (isatis tinctoria). Elle fut aussi le lieu de terribles massacres : d’abord la pendaison de 80 chevaliers et la mort de 400 Cathares brûlés sur des bûchers, à la suite de la prise de la ville, après plus d’un mois de siège par les troupes de Simon de Montfort, le 3 mai 1211. Dame Guiraude, la châtelaine, fut quant à elle précipitée au fond d’un puits. 9 ans plus tard, après la mort de Montfort, la cité fut reprise par le futur comte Raymond VII de Toulouse, qui donna l’ordre d’y exterminer toute la garnison. Trois siècles et demi après ces sinistres évènements, en 1562, ce sont les frères cordeliers de la ville qui furent martyrisés par les Huguenots. Signalons que Louis VIII « le Lion » séjourna à Lauvaur en 1226, après avoir soumis le Languedoc. En 1439, c’est le Dauphin, futur roi Louis XI, qui s’arrêta dans la ville.

Après la Cocagne vallonnée, c’est la pittoresque contrée montagneuse du Sidobre couverte de forêts et de rochers arrondis de toutes tailles que nous traversâmes en empruntant une route sinueuse. Nous fîmes un tout petit détour pour aller admirer l’impressionnant Rocher tremblant des Sept Faux. Cet énorme bloc mobile de 900 tonnes est depuis des centaines de milliers d’années en équilibre précaire au sommet d’un ensemble rocheux s’élevant au milieu de vergers et pâturages parsemés de rochers de plus petite taille. Le Sidobre est englobé dans le  Parc naturel régional du Haut-Languedoc.

Pour déjeuner, après avoir traversé le Sidobre, nous nous arrêtâmes à Brassac, charmante bourgade endormie sur les deux rives de l’Agout. Cette rivière semble d’ailleurs avoir longtemps divisé la localité en deux communautés : d’un côté s’élève le temple protestant, de l’autre l’église catholique. Deux ponts enjambent ce cours d’eau dont on peut apercevoir, en amont, les blancs rapides : le pont routier et le superbe Vieux-Pont, construit au XIIe siècle. Au bord de l’Agout, entre les deux ponts, s’élèvent deux châteaux : celui qui se trouve rive droite a depuis longtemps été transformé en mairie tandis que sur la rive gauche l’autre château abrite une ludothèque. A Brassac, le temps semble s’être arrêté voici un demi-siècle. Sur le mur d’une maison, on peut encore apercevoir la publicité presque effacée pour « Dubo Dubon Dubonnet » ! Après avoir dégusté un confit de canard dans l’un des trois restaurants de l’endroit, nous nous engageâmes sur la « route des lacs » qui tournicote dans des montagnes couvertes de forêts. Le nom de cette départementale tient son nom du fait qu’elle longe et parfois domine deux vastes lacs de barrages. Le premier est celui de la Raviège, dont le barrage, haut de 35 mètres, fut édifié en 1958. Ce lac est long de 11 kilomètres et large d’environ 400 mètres. Il couvre le fond d’une vallée encaissée entre les montagnes boisées. Sur ces bords se trouvent de nombreuses résidences de vacances. Nul doute que les estivants y trouvent calme et air pur. L’extrémité est du lac est dominée par La Salvetat-sur-Agout, petite localité médiévale célèbre pour son eau minérale. Après avoir pris la départementale, nous fîmes un arrêt improvisé au cimetière de La Salvetat afin d’y admirer l’église de Saint-Étienne-de-Cavall qui s’y élève. La tradition affirme que cet édifice religieux d’architecture romane construit à la fin du XIe siècle aurait jadis été la chapelle d’un ancien couvent bénédictin. À l’intérieur se trouve une statue médiévale en bois noir de la Vierge, connue sous le nom de Notre-Dame d’Entraygues. En entrant dans le cimetière, on découvre d’abord sa partie militaire, où, au pied du monument aux morts de La Salvetat,  reposent des soldats français tombés durant les deux guerres mondiales. Mon regard se posa soudain sur une de ces humbles tombes surmontées d’une croix blanche, toutes identiques ; celle de Souleymane Diallo, FFI, mort pour la France le 23 août 1944, à Saint Pon (sans « s »). Mes pensées se mirent à vagabonder l’espace d’un instant. Quelle histoire, héroïque peut-être, tragique certainement, pouvait bien se cacher derrière cette simple sépulture d’un résistant africain, probablement originaire de l’actuel Mali et de religion musulmane, comme son nom semble l’indiquer ? Qu’était-il venu faire dans ce fin fond de la France ? Comment s’était-il retrouvé au sein des Forces Françaises de l’Intérieur ? Était-il un soldat démobilisé après de l’armistice du 22 juin 1940 ? Ses descendants savent-ils que leur aïeul repose en cet endroit ?  Je n’ai pas trouvé le moindre « Saint Pon » dans mes recherches sur internet. Par contre, j’ai découvert qu’un village situé à proximité de ce cimetière s’appelle Saint-Pons-de-Thomières et que cette commune reçut, en 1948, la Croix de Guerre. Ceci aurait-il un rapport avec cela ? Mystère… Quel calme! Quel endroit bucolique ! En contrebas du cimetière, quelques petits chevaux paissaient paisiblement au milieu d’un pâturage verdoyant et ensoleillé, parsemé de fleurs jaunes et blanches, à la lisière de la forêt. 

Nous poursuivîmes ensuite notre route sinueuse à travers la montagne. Certes, il ne s’agissait pas de haute montagne, mais l’altitude s’étageait tout de même entre 500 et près de 1000 mètres. Nous redescendîmes quelque peu pour atteindre le second lac, à la forme étrange, le lac du Laouzas. Comme le précédent, il s’agit d’un lac artificiel, dû à un barrage construit entre 1961 et 1965.  Le lac est situé à 790 m d’altitude, dans les monts de Lacaune.  Il est formé par la Vèbre, un affluent de l'Agout. Nous nous arrêtâmes brièvement dans le joli petit hameau de Villelongue, afin de contempler le lac. Cette minuscule localité fait partie de la commune de Nages, qui se partage le lac avec celle de  Murat-sur-Vèbre, située sur l’autre rive. L’église de Villelongue, au clocher pointu, domine le lac. De là, on découvre le Cabanal, petite île couverte d’arbres, sans doute le sommet d’une ancienne colline submergée. Nous ne nous lassions pas de découvrir de nouveaux paysages au détour d’un virage ou après le passage d’un col. Rares étaient les véhicules que nous croisions. Grande était notre frustration de ne pouvoir, faute de temps, nous arrêter dans chacun de ces petits villages ou hameaux traversés, tant ils avaient tous un côté pittoresque, avec leurs maisons anciennes, leurs églises ou leurs vieux ponts qui incitaient à la flânerie et à la découverte : Murat-sur-Vèbre, Castenet-le-Haut, Castenet-le-Bas, Saint-Etienne-Estréchoux, Graissessac, etc. Nous longeâmes longtemps la ligne de chemin de fer qui reliait jadis la Tour-sur-Orb à Plaisance-Andabre. Cette voie ferrée est une ancienne concession des Chemins de fer du Midi. Elle était reliée à la ligne de Béziers à Neussargues. Construite durant la Révolution industrielle, elle permettait de transporter le charbon exploité dans le bassin minier de Graissessac. Cette ligne a malheureusement cessé d'être exploitée par la SNCF dans les années 50. Nous pûmes cependant admirer les nombreux ouvrages d’art qui parsèment encore le paysage et nous rendre compte des efforts fournis, au XIXe siècle, pour désenclaver cette région. Tant d’efforts pour en arriver là, alors que ce chemin de fer aurait pu être reconverti pour le développement d’un tourisme rural de qualité.

Puis, ce fut la descente vers la petite ville de Lodève, blottie au fond d’une vallée. Lodève que nous ne connaissions que de nom. Pour moi cette ville évoquait avant tout une cathédrale, et c’est non loin de la cathédrale que nous garâmes la voiture. Quelle merveille que cet édifice gothique dédié à Saint Fulcran !  Lodève fut un évêché depuis la fin du IVe siècle. Evêché qui disparut en 1790 lorsqu’il fut intégré à celui de Montpellier. La cathédrale que nous découvrîmes est loin d’être la première édifiée à cet endroit. Elle date de la fin du XIIIe siècle et fut achevée au XIVe. Elle est dominée par un clocher haut de 57 mètres. Nous entrâmes dans la cathédrale et nous eûmes la grande chance de tomber sur un volontaire paroissial qui entreprit de nous faire partager son savoir en faisant découvrir toutes les splendeurs de la cathédrale, son orgue du XVIIIème siècle, ses belles statues de marbre, sa magnifique chaire et surtout le reliquaire de Saint Fulcran. Avec une passion non dissimulée, notre guide improvisé nous narra la vie de ce saint que – oserai-je l’avouer ? – je ne connaissais pas avant d’arriver ! Saint Fulcran fut évêque du diocèse de Lodève pendant 57 années, de 949 à 1006 et il est le Saint Patron de la ville. Admiré par tous pour son dévouement, en particulier pour les plus pauvres, cet évêque a œuvré pacifiquement pour tenter de mettre fin aux luttes entres seigneurs et aux brutalités des groupes de bandits qui désolaient cette région des confins du Massif Central, en cette époque troublée du Moyen-Age. Pour la défense de son peuple, il n’hésita pas à s’opposer à de grands féodaux comme le comte de Rouergue ou le vicomte Heldin. Il fit construire une cathédrale – pas celle que nous visitâmes – qui fut consacrée de son vivant, en 975. En 990, il participa au Concile du Puy qui instaura la Trêve de Dieu. Un siècle après sa mort, son corps fut retrouvé intact. Cette incorruptibilité fut confirmée par des professeurs de la Faculté de médecine de Montpellier. Malheureusement, après la prise de Lodève par les Huguenots en 1573, le corps de Saint Fulcran fut arraché de sa châsse et traîné dans les rues de la ville. N’étant pas parvenus à le brûler, les fanatiques armés le dépecèrent sur un étal de boucher, rue du Mazel. Quelques restes – dont une main - furent cependant pieusement recueillis par des paroissiens et ils ont été conservés jusqu’à nos jours dans un magnifique reliquaire d’argent que nous pûmes contempler dans une chapelle annexe de la chapelle Saint-Fulcran, dans la cathédrale. C’est aussi dans cette chapelle que nous admirâmes plusieurs grands tableaux illustrant la vie édifiante du saint ainsi qu’un autre montrant la manière dont son corps fut « martyrisé » au XVIe siècle. Pour finir, notre guide nous fit admirer le joli cloître de la cathédrale.

Nous reprîmes la route après ce trop bref arrêt à Lodève, ville méritant certainement d’y séjourner plusieurs jours. Nous n’en avions pas fini avec la montagne. La route recommença à monter. À Saint-Maurice-Navacelles, nous eûmes la mauvaise surprise de voir que la route était barrée, pour cause de travaux. Ne voulant pas refaire les 25 kilomètres déjà parcourus depuis Lodève et prendre une autre route, nous décidâmes de prendre une route à gauche, vers le nord. Ce désagrément et ce détour se révélèrent être une véritable bénédiction car, après avoir roulé à travers un paysage de causses, il nous permit de découvrir un site unique, à la fois grandiose et époustouflant : le gigantesque cirque de Navacelles ! Il est formé par un méandre de la rivière Vis passant dans d'impressionnantes gorges. Cette merveille de la nature fut classée dès 1943 et, depuis 1989, elle bénéficie du label « Grand Site de France ». Il nous fallut d’abord descendre par une route vertigineuse aux multiples lacets avant de remonter de l’autre côté du cirque, la route devenant de plus en plus sinueuse, avec plusieurs « épingles à cheveux ». Ce long détour nous conduisit jusqu’à la petite ville cévenole du Vigan et son Vieux Pont (XIIe-XIIIe siècle) qui  enjambe l'Arre et est le véritable symbole de la ville. 9 kilomètres avant d’arriver au Vigan, nous pûmes admirer – sans pouvoir nous arrêter, hélas – le superbe château de Montardier. Cette forteresse du XIIe siècle fut plusieurs fois démolie avant d’être restaurée en 1860 par Viollet-le-Duc. Au Vigan, nous prîmes la route longeant l’Hérault jusqu’à Ganges, localité que nous aurions dû atteindre directement depuis Saint-Maurice-Navacelles, si la route n’avait pas été coupée. C’est à Ganges que nous obliquâmes vers Nîmes, traversée en début de soirée mais où nous ne nous sommes pas arrêtés.  Il nous fallait en effet encore atteindre Beaucaire, où nous finîmes par arriver, à la nuit tombante.

Nous avions réservé des chambres dans un superbe mas provençal du XVIIIe siècle, en pleine campagne camarguaise, le Mas des Lecques, qui est aussi un haras. C’est en arrivant que j’appris par mon ami toulousain que la rocade et l’accès à l’autoroute n’avaient finalement pas été bloqués par les syndicalistes : il avait pu y passer vers 8 heures le matin, sans problème aucun. Moi qui me réjouissais d’avoir su déjouer le plan de la CGT ! Quelle déception ! Je suis cependant reconnaissant aux syndicalistes toulousains de m’avoir dissuadé de prendre l’autoroute. Cela nous a permis de faire un magnifique voyage à travers le Pays d’Oc profond, à travers la France rurale, tellement différente de l’image que les grandes agglomérations et leurs désespérantes « cités » et autres horribles zones commerciales donnent du pays. La France que j’ai eu plaisir à retrouver est celle du passé. Les petites villes traversées furent jadis des bourgs prospères dont les activités principales étaient intimement liées à l’agriculture et à l’élevage des campagnes environnantes, ou aux mines de charbon. Ces activités ayant évolué ou disparu, ces villes ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles furent jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Cependant, restées à l’écart du développement désastreux des grandes agglomérations de Toulouse, Montpellier et Marseille, elles ont été en mesure de préserver leur riche patrimoine et leur art de vivre. Ces zones rurales sont malheureusement dépeuplées et les beaux villages que nous avons pu admirer sont presque sans habitants. Oui, la France éternelle existe encore, je l’ai rencontrée à Lavaur, à Brassac et à Lodève ! Mais survivra-t-elle encore longtemps ?

Dans la seconde partie de cet article, j’entreprendrai de décrire les merveilles découvertes à Beaucaire et à Tarascon. 

Hervé Cheuzeville

Commentaires  

#2 Gwenn Balafenn 06-06-2016 20:51
Bonjour,
Par curiosité, j'ai fait quelques recherches concernant le caporal Souleymane DIALLO. Il apparaît que ce soldat avait été prisonnier de guerre, s'était évadé puis avait rejoint le maquis de St Vincent d'Olargues. Artilleur de formation, il savait utiliser le mortier, c'est pour ses connaissances en la matière qu'il avait été détaché au maquis La Tourette, pour former les jeunes au maniement de cette arme. Le 20 août 1944, une forte colonne allemande qui remonte vers le nord est attaquée par les maquis de la région, DIALLO et son mortier, repéré par les allemands subi un tir de contre-batterie et est tué au combat vers le pont de Rach.
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#1 PELLIER Dominique 06-06-2016 08:11
Elle est belle notre FRANCE !!!! Quand on pense que nos gouvernants actuels ne la connaissent pas et pire, ils veulent la dilapider. Combien de lieux de chez nous sont vendus à des étrangers:russe s, chinois, anglais, "hollandais et j'en passe !!!!NOTRE FRANCE EST A NOUS!!!!! Qu'on se le dise !
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