Démocasserie, liberté et progrès

                                   Dans sa Correspondance, se trouve cette formule lapidaire de Georges Bernanos : « Grattez un démocrate, vous trouverez un théologien. » Le tonitruant écrivain, - qui n'est alors âgé que de dix-huit ans, s'adressant à son « cher professeur », le Père Lagrange, vise principalement Marc Sangnier et son Sillon. Il vise juste, giflant à la fois la démocratie et la théologie moderniste. Qu'est-ce donc en effet que la démocratie révolutionnaire sinon une nouvelle religion prétendant incarner l'idée de progrès ? Sur le continent sud-américain, l’écrivain argentin Leonardo Castellani, hélas peu connu en France, batailla lui aussi contre ce nouveau mirage. C’est à lui que nous empruntons le terme « démocasserie », belle traduction de l’espagnol « pseudodemogresca ». Dans un article daté de 1962 et intitulé en français La démocasserie libérale, il écrit avec un ton bloyen : « Tous les systèmes politiques sont corruptibles et il n’en existe aucun d’infaillible. Mais le système actuel de la démocasserie est né corrompu, parce qu’il y a une erreur dans ses fondements.(…) Absolue en théorie, la monarchie chrétienne était dotée de quatre freins qui étaient en même ses colonnes : les corporations, possédant l’argent ; l’université, possédant le savoir (…) ; la magistrature, possédant les lois ; et enfin l’Église, possédant le pouvoir spirituel. (…) Cela poussa et bourgeonna de façon naturelle, par évolution vitale, et non en suivant un script écrit par quelques imposteurs, dans une assemblée baptisée « Constitution ». (…) C’est cette société qui, en dépit de ses péchés et de ses crimes, fit les cathédrales et les épopées, u’elles fussent écrites ou tacites. C’est cette société qui fit les croisades et la Conquête, après avoir fait la Reconquête. En éprouver la nostalgie n’est pas vain. Et ce n’est pas de l’idéalisation non plus. Ses fruits sont parmi nous. » Il précise qu’en politique Dieu semble toujours être en position d’infériorité par rapport au Malin, que ce dernier s’évertue à faire chauffer la marmite, tout en négligeant parfois le couvercle qui risque de lui sauter au visage, et il termine en appelant à l’espérance dans les ténèbres : « Quand tout s’obscurcit, soyez sûr qu’alors viendra l’aube. Et souvenez-vous de la parabole du figuier. » Si nous n’avons pas cette dernière en mémoire, relisons-la pour nous donner du courage : « Du figuier apprenez cette comparaison : Dès que sa ramure devient tendre et que ses feuilles poussent, vous savez que l’été est proche. Ainsi, lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez que (l’événement) est proche, aux portes. » (Matthieu XXIV.32-33)

                                   La démocratie singe le règne de Dieu en promettant aux hommes un bonheur sans fin, progressif, toujours plus attrayant. L’arbre peut être jugé à ses fruits, ou, plus exactement à sa stérilité. Le seul arbre de vie planté par la démocratie héritée des Lumières est l’arbre de la « liberté » arrosé du sang de tant de victimes et de martyrs, arbre chétif mais qui ne cesse de faire des petits encore plus débiles que le premier rameau, ceci à travers le monde entier où il s’exporte en s’imposant et en écrasant sans vague à l’âme les traditions les plus anciennes et les plus raffinées.Le culte de la déesse Raison n’a pas rencontré le succès escompté. Qu’importe ! Cette idole survit en Marianne dépoitraillée comme une « femen » avant l’heure, gardienne tutélaire franc-maçonne imposée à tous sans discussion. Depuis cet échec relatif, un autre statue a vite été érigée pour éclairer le monde : la Liberté. Les démocraties occidentales, toujours guidées par les mêmes loges et les mêmes « lobbies », lui vouent un culte unique et absolu qui ne souffre aucune discussion et aucune opposition rationnelle.

                                   Il suffit de relire L’Histoire de l’Europe au XIX° siècle, du philosophe Benedetto Croce, pour constater que cet éminent esprit se situe tout à fait dans la ligne qui divinise le libéralisme économique et le couronne de la dignité d’une vestale. Pour lui, l’unique vérité intangible, alors qu’il repousse la Vérité du christianisme à cause de sa prétention à être la Vérité-, est la liberté comme caractéristique de l’esprit. Il en résulte la croyance dogmatique qu’il existe un effort indéfini et progressif pour la perfection morale de la personne humaine. L’homme de Rousseau serait ainsi meilleur que l’homme de Socrate, de Platon, d’Aristote. Le progrès indéfini se retaille des oripeaux dans les vêtements de la divine providence définitivement rejetée. Souvenons-nous du petit père des peuples Victor Hugo chantant l’ange Liberté ! Bien évidemment, la liberté humaine est un idéal qui peut être réalisé, à force d’exercice des vertus et du travail de la grâce, mais cela n’implique pas qu’il faille tomber dans l’idolâtrie forgée par deux siècles de déformation de l’intelligence. Notre Seigneur a déclaré : « La vérité vous rendra libre » (Jean VIII.32) et non point : « La liberté vous rendra vrai ». Mettre la liberté partout, à l’origine et à la fin, en haut, et surtout en bas, de tous côtés, procède non pas d’une naïve intention mais d’une très mauvaise intention. Rien de plus liberticide qu’une société démocratique qui se gargarise de « valeurs républicaines » vagues dont le seul fondement serait la Liberté portant à bout de bras la torche de l’illumination de l’initiation gnostique et occultiste. Cette lumière de la Liberté, contrairement à la seule Lumière du Christ, n’éclaire pas tous les peuples mais une petite élite, tandis qu’elle aveugle les autres et les conduit là où elle veut.

                                   La Liberté comme cheftaine de la colonne du progrès est un leurre immense. Charles Baudelaire avait bien vu le contenu religieux d’une telle obsession. Il écrit à Narcisse Ancelle, le 18 février 1866 : « Le progrès, c’est ce que j’appelle, moi : le paganisme des imbéciles ». Et encore, dans ses Etudes sur Edgar Poe : « Le progrès, cette grande hérésie de la décrépitude. » Poursuivant dans sa Critique d’art : « Transportée dans l’ordre de l’imagination, l’idée du progrès (…) se dresse avec une absurdité gigantesque, une grotesquerie qui monte jusqu’à l’épouvantable. » Sans doute la religion de la Liberté et du Progrès est-elle une consolation inventée par l’homme pour oublier sa décadence, son impuissance. Il oublie que, si progrès légitime il y a, ce progrès est toujours œuvre personnelle et non point collective. Le Progrès déifié est une statue érigée pour se convaincre que ce sont les autres qui ont le devoir de faire la besogne à ma place. Alors, tout le troupeau piétine en bêlant : « Liberté ! Liberté ! », enfermé dans un enclos de plus en plus réduit à mesure qu’on lui assène le refrain et la mauvaise nourriture de la « mondialisation ».

                                   Gustave Flaubert, terrifié par la France veule de son époque, écrivait à Madame Roger des Genettes : « O France ! Bien que ce soit notre pays, c’est un triste pays, avouons-le ! Je me sens submergé par le flot de bêtise qui le couvre, par l’inondation de crétinisme sous laquelle peu à peu il disparaît. Et j’éprouve la terreur qu’avaient les contemporains de Noé, quand ils voyaient la mer monter toujours. » Nous partageons souvent cette identique terreur. Les flots ne cessent de monter et de battre nos grèves. Miraculeusement, parce que portés par la miséricorde de Dieu, notre monde branlant chancelle encore sur ses béquilles. Pour combien de temps si la « démocasserie » poursuit son œuvre de destruction systématique ? Quand se produira donc le réveil des peuples de France, de ces nations de l’époque monarchique ? Qu’en reste-t-il d’ailleurs ? Il suffirait d’une poignée d’êtres tout habités du Saint Esprit et de l’esprit de sacrifice pour que les épis redressent la tête, comme après l’orage.

                                   Léon Bloy, dans Au seuil de l’Apocalypse, fait remarquer que « c’est tout de même ahurissant de penser à l’inexplicable autosurvie du régime républicain. » La réponse est surnaturelle : sans doute parce que Dieu nous l’inflige, espérant de notre part une salutaire réaction qui tarde à venir, et aussi, bien sûr, parce que ce régime fait partie de la batterie de casseroles du Malin. Nous assistons aujourd’hui à la lente agonie de ce système politique qui fut, dès le départ en France, un arbre mort et maudit. Le seul fruit qu’il porte ne peut être que celui qui a trahi Notre Seigneur et qui s’y est pendu de désespérance.

P. Jean-François Thomas s.j.

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