Il y a six-cents ans, le 11 novembre 1417...

...Le «  grand schisme d’Occident » prenait fin

    En 1995, Jean Raspail publiait un admirable roman, intitulé L’anneau du pêcheur, dans lequel il imaginait la survivance jusqu’à nos jours des papes avignonnais, occasion pour lui de méditer sur la force de la foi, la charité, l’oubli, la fidélité et le pardon. Un très grand livre, qui élève l’âme du lecteur. 

    Tout récemment (en mars de cette année),  la fille du regretté Lucien Jerphagnon ( disparu en 2011), Ariane, publiait L’astre mort, à partir du manuscrit d’un journal intime tenu en 1966 par le grand philosophe, historien de la pensée antique et des premiers siècles de notre ère. Comme chez lui, érudition, réflexion et humour voyageaient toujours de conserve, il prête à un des amis chanoine cette observation sur l’Église des premiers siècles : « les bagarres, les coups fourrés, les vacheries discrètes qu’on se faisait entre élus en ces temps idylliques ... Je rêve d’un roman : Blandine ou le panier de crabes. »

     Est-ce sous ce regard, ou bien sous celui de Raspail, qu’il faut observer ce que fut -  même s’il ne s’agissait plus vraiment de l’Église des premiers siècles -  de 1378 à 1417, ce qu’on a appelé « le grand schisme d’Occident ». À ne pas confondre tout à fait  avec l’installation des papes en Avignon, celle-ci datant de 1309 avec Clément V, le « protégé » de Philippe Le Bel et faisant suite au fameux conflit de ce dernier avec le défunt Boniface VIII. Cette installation, au départ provisoire dans un couvent de frères dominicains, officiellement afin de permettre au pape de suivre de près le procès des Templiers, en réalité due  à la quasi guerre civile qui, à Rome, oppose guelfes et gibelins - Vous avez dit « panier de crabes » ? – allait durer près de 70 ans. Avignon, principale ville du Comtat Venaissin, faisait théoriquement partie des états de l’Église depuis que Philippe III avait cédé ce territoire au Saint-Siège en 1274.

   Six autres papes se succédèrent ainsi en Avignon, tous Français :  Jean XXII ( de 1316 à 1334), Benoît XII ( de 1334-1342) qui fit édifier l’ancêtre du palais que nous connaissons, Clément VI (1342-1352), qui l’embellit considérablement, Innocent VI (1352-1362), Urbain V(1362-1370), qui revint trois ans à Rome, enfin Grégoire XI (1370-1378) qui décida de ramener le Saint-Siège à Rome, mais sans que cette décision mit fin à l’enchevêtrements de conflits qui continuaient de cancériser la péninsule.

   À sa mort, éclate une guerre de succession qui débouche sur un schisme. Le nouveau pape, Urbain VI, est italien : il a été élu sous la menace de la populace de Rome, armée par quelques potentats locaux disposant de condottiere, qui désiraient un pape à leur dévotion plutôt qu’à celle du Christ. Mais, surprise, le souverain pontife n’est nullement le benêt que l’on croyait : réformateur, idéalisant les origines du christianisme, il entend imposer à la curie une vie conforme à la morale évangélique.

    Aussitôt s’opposent deux conceptions de l’Église. Une partie des cardinaux entrent en dissidence et Urbain riposte en créant de nouveaux membres du Sacré Collège, un peu comme sous la Restauration, le roi de France procéderait à des «  fournées »  de pairs afin de conserver une majorité. Finalement, les cardinaux français, forts du soutien du roi de France Charles V  et du royaume de Naples, élisent un pape concurrent en la personne du cardinal Robert de Genève, qui prend le titre de Clément VII, s’installe en Avignon mais avec l’intention de reconquérir Rome.  Bientôt à la dualité des papes s’ajoutent la dualité des évêques et les conflits armés en Italie, devenue, au nom de la religion, terrain de chasse des princes de la plupart de l’Europe catholique. En ces temps où les pouvoirs spirituels et temporels ne parviennent toujours pas à se distinguer et où les prémisses du déclin de la féodalité détruisent peu à peu les anciens garde-fous politiques, avoir un pape à sa botte représente pour un monarque un atout considérable. C’est pourquoi théologie et liturgie ne tiennent strictement aucune place  dans le schisme : celui-ci est purement politique et absolument personne de se préoccupe du message du Christ.

    La contradiction n’échappe cependant pas aux fidèles, aux prêtres des campagnes et aux universitaires. Puis les princes eux mêmes cherchent une issue au conflit devenu trop coûteux pour leurs finances. Philippe le Hardi, régent du royaume de France après que Charles VI est devenu fou, est le premier à chercher une solution juridique, en consultant l’Université de Paris, qui s’était déjà beaucoup penchée sur la question. De fait, les formules possibles ne sont guère que trois : celle du compromis, enjoignant les deux pontifes (alors Benoit XIII, en Avignon, et Boniface IX, à Rome) à s’entendre pour mettre fin au schisme ; celle de la cession : les deux papes sont simultanément démis afin d’élire un nouveau, et unique, titulaire ; enfin celle du concile, à charge pour lui de régler la question. Dans l’atmosphère survoltée et rancunière de l’époque, aucune ne s’avère réalisable.

   Une majorité de cardinaux, dits unionistes, parvient, en 1409, à organiser un concile à Pise, qui dépose les deux papes et en élit un nouveau, Alexandre V. Mais personne ne cède et l’Église se trouve alors en présence de trois papes, qui s’excommunient les uns les autres. Le troisième mourut cependant assez vite – peut-être empoisonné – et on ne lui donna pas de successeur.

   C’est alors que l’empereur Sigismond, officiellement premier prince de la Chrétienté, décide d’un nouveau concile, qu’il fait préparer avec beaucoup de soins, élargissant sa mission de réunion de l’Église à celle d’extirpation des hérésies qui, dans le contexte d’anarchie générale, avaient considérablement fleuri.

   Réunie à Constance le 1er octobre 1414, l’assemblée des évêques, formant synode, proclame très vite son caractère de parlement de l’Église, autorisé à s’exprimer et à trancher an nom des fidèles, affirmant ainsi sa prééminence sur le pape. Sans être véritablement révolutionnaire, cette décision collective traduit un certain retour à l’éthique des pères du christianisme. Après quoi, Jean XXIII, élu à Pise en 1410, fut déposé. Puis Grégoire XII, reconnaissant le ridicule de sa situation, ainsi que l’autorité de l’assemblée des évêques, accepta d’abdiquer afin de « faire table rase », créant ainsi une expression promise à un bel avenir.

    On forma ensuite un conclave élargi afin d’éviter de retomber dans les ornières du passé et la rivalité des coteries, toujours prête à se réveiller. On fit bien : c’est à une quasi unanimité que, le 11 novembre 1417 fut élu le cardinal italien Oddone Colonna,  qui prit le nom de Martin V en hommage à Saint Martin de Tours, celui qui partageait son manteau avec les plus pauvres : le catholicisme renouait, ou tentait de renouer, enfin avec le christianisme.

Daniel de Montplaisir

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